La sociabilité musicale à La Seyne à la fin du XIXe siècle

Evelyne Maushart, doctorante

Au XIXe siècle, la musique populaire se développe en France par l’intermédiaire des sociétés musicales. La Seyne, cité maritime de 10 630 habitants en 1870 et de 22 093 en 1911, qui vit grâce aux Forges et Chantiers de la Méditerranée, gigantesque chantier de constructions navales où travaillent plus de 4 000 ouvriers (1), participe au mouvement en étant l’une des premières villes à créer un orphéon et une harmonie. C’est ainsi qu’une nouvelle sociabilité se crée, permettant aux ouvriers de s’instruire, de se distraire et de s’arracher à la vie de café, mais aussi de participer à la vie économique, populaire et sociale de la commune.

(1) Louis Baudoin, Histoire générale de la Seyne-sur-Mer, Imprimerie Saint-Victor, Marseille, 1965.

Les sociétés musicales populaires

Les sociétés musicales populaires empruntent deux formes, vocale et instrumentale. L’orphéon (société de chant choral, composée uniquement d’hommes), qui obéit à la première catégorie, a pris naissance en France au début du XIXe siècle avec Guillaume Louis Bocquillon, dit Wilhem, qui fonda la première société chorale en 1833, et la dénomma l’ Orphéon, en hommage au poète et musicien de la mythologie grecque Orphée. A La Seyne le premier orphéon voit officiellement le jour en 1840, mais selon Marius Autran, il existait déjà en 1831, créé par le limonadier Marius Gaudemard. (2)

En Provence, les premières sociétés chorales furent créées à Marseille en 1820 et à Toulon en 1821 (orphéon Piffard). Le mouvement provençal précéda le mouvement national qui fut généralement plus tardif (Lille en 1846, Strasbourg en 1850, Tourcoing en 1852), mais assez considérable : on compte 800 orphéons en 1860, 1 500 en 1895 et 2 000 en 1908. (3)

Marius Gaudemard,
créateur du premier orphéon

D’autres sociétés musicales virent le jour en France : des harmonies, composées d’instruments à vent et des fanfares, constituées de cuivres. La Seyne connaît surtout les harmonies, la seule fanfare seynoise appartenant au collège des Maristes.

L’orchestre d’harmonie compte ordinairement des clarinettes, saxophones, hautbois, flûtes et bassons. Il est constitué au XIXe siècle uniquement d’amateurs, mais dirigé cependant par un chef de musique professionnel. La ville de La Seyne est la troisième en France à avoir créé une harmonie, en 1841.

Entre 1860 et 1908, le nombre d’harmonies et de fanfares françaises passe de 400 (deux fois moins que les sociétés chorales) à 8 000. Au niveau provençal, alors que les Bouches-du- Rhône comptent 174 sociétés musicales et Toulon 54 entre 1870 et 1914, La Seyne voit la création de cinq sociétés. Le Var, en 1881, comptait jusqu’à 69 sociétés.

La philharmonique La Seynoise, la plus ancienne, fonctionne encore de nos jours, ce qui est assez exceptionnel. En France très peu d’exemples font preuve d’une telle longévité.

Comme toute association d’amateurs, les sociétés musicales avaient besoin du soutien de la municipalité pour pouvoir assumer leurs charges financières. La ville offrit très tôt un local pour les répétitions, des sommes ponctuelles pour acheter les instruments de musique ou participer à des concours. Le plus souvent elle se contentait de verser une subvention annuelle en espèces. Dés 1866, la mairie de la Seyne subventionne l’orphéon Gaudemard. En contrepartie, la société devait participer aux fêtes locales.

Les municipalités françaises encourageaient les sociétés musicales pour aider et développer l’art musical populaire naissant, créant ainsi une sorte de politique culturelle. Elles prévoyaient dans leur budget une somme annuelle à leur accorder. Cette aide extérieure était d’autant plus indispensable pour fonctionner que ces sociétés étaient composées de travailleurs.

Les rapports avec la municipalité n’allaient pas toujours de soi comme le montre l’exemple de la société la Seynoise en 1896 5. « Coupable » d’avoir soutenu le projet de la municipalité radicale Saturnin Fabre (projet de réseau souterrain des eaux usées de Toulon vers la mer passant sous la Seyne), la Seynoise fut suspendue le 7 décembre 1896, peu de temps après l’élection du candidat adverse, François Bernard appartenant au parti progressiste socialiste. Il accusait la société musicale de « mettre en danger la santé des Seynois » 6 . Elle se reconstitua le 26 avril 1899 suite à un arrêt du Conseil d’Etat pris en 1898. D’autre part, jusqu’en 1880, les sociétés musicales apportaient une contribution aux festivités religieuses de la ville. Après cette date, elles ne voulurent plus participer aux processions, refusant de cautionner une manifestation cléricale.

Diplôme de la plus ancienne
société philharmonique, La Seynoise

Les sociétés musicales avaient du mal à trouver un local pour leurs répétitions, et souvent elles installaient leur siège social dans une salle particulière d’un café ou dans l’arrière boutique d’une échoppe. La Seynoise accueillait ses membres dans la salle de concert du limonadier Gaudemard, puis s’installa en 1884 chez Magnaud aux Esplageolles, puis au quartier des Aires après la Grande Guerre. Mais la municipalité accepta alors de prêter le sous-sol de l’école laïque Martini à toutes sociétés populaires, qu’elles soient musicales ou sportives. La cohabitation n’était pas toujours facile et entraînait quelques fois des discordes. Les répétitions avaient lieu le soir, après les dix heures de travail quotidien, deux à trois fois par semaine, entre 19 et 21 heures.

Profession des membres de la société philharmonique l'Indépendante de Bargemon
Aubert Auguste
30 ans
Employé aux archives des forges et chantiers
Agnes Jean
18 ans
Boulanger
Arène Marius
37 ans
Chaudronnier en cuivre
Bagliotto Barthélémy
22 ans
Charpentier de marine
Bendart Joseph
22 ans
Charpentier de marine
Baschéry Philippe 20 ansEmployé aux forges et chantiers
Corradi Baptistin 24 ansCharpentier en fer
Magliano Dominique 18 ansEbéniste
Martinenq Benjamin 18 ansDessinateur aux forges et chantiers
Magnaud Elzéard 19 ansMenuisier
Napoléon Louis 22 ansAjusteur
Piantino Jacques 33 ansMaçon
Pastourin Antoine 16 ansCordonnier
Salomon Joseph 25 ansForgeron
Solaro Marcellin 23 ansDessinateur aux forges et chantiers
Giraud Charles 16 ansBoulanger
Maire Marius 17 ansMenuisier
Baschéry Jean 17 ansChaudronnier en cuivre

La sociabilité des sociétés musicales populaires était calquée sur celle des autres sociétés existantes au XIXe siècle, les cercles. C’est une sociabilité masculine où les hommes étaient « organisés pour pratiquer en commun une activité désintéressée, dont les femmes sont généralement exclues » (7). Toutefois les cercles regroupaient des catégories sociales plus élevées.

L’organisation de cette nouvelle sociabilité

Si le gouvernement autorisait cette pratique sociale, il la contrôlait étroitement. Il déléguait cette responsabilité au préfet du département qui était chargé d’étudier les statuts et la moralité des membres participants.

Les textes régissant l’organisation des sociétés populaires datent du Second Empire. La IIIe République les compléta en 1873, 1876, jusqu’à la loi de 1901 sur les associations.

Les membres des sociétés musicales sont généralement issus du peuple et ceux de la Seyne ne font pas exception, recrutant dans les milieux ouvriers de la ville, principalement ceux des Forges et Chantiers de la Méditerranée. L’administration de la société était confiée à un bureau composé d’un bureau traditionnel (président, vice président, trésorier et secrétaire), auquel était adjoint un chef de musique pour les sociétés instrumentales. Le président des sociétés instrumentales appartenait souvent au milieu populaire de l’usine, de l’échoppe et de la boutique. Marius Gaudemard était limonadier, Léon Gay contremaître dessinateur à l’arsenal, Joseph Guérin commerçant et Edouard Pons imprimeur. Certaines sociétés recrutaient, pour la fonction de secrétaire ou trésorier, des hommes exerçant des métiers plus intellectuels (à Toulon on avait recours aux écrivains de Marine) ou habitués aux écritures (négociant, fonctionnaire, propriétaire). Le chef de musique assurait la direction de la musique et l’exécution du répertoire qu’il avait choisi. Il appartenait, lui, au monde musical, issu des formations militaires. En effet, La Seyne, voisine d’un port de guerre, n’avait aucune difficulté à recourir aux services d’un chef de musique militaire qui, une fois à la retraite, offrait spontanément ses services aux sociétés populaires. C’était le cas des premiers chefs de la IIIe République : Chiavassa, Blanc, Colotencier (familièrement surnommé Calot) et Baston. Mais celui qui marqua la société la Seynoise fut incontestablement Marius Silvy, qui dirigea l’harmonie durant trente-cinq ans. Entré très jeune dans la société, en 1869, il y a été formé et ses talents le conduisirent à prendre la direction musicale de la Seynoise de 1887 à 1922.


La Seynoise et La jeune France de Saint Jean du Var

La société accueillait également deux autres catégories de membres : des membres participants, ceux qui interprétaient les morceaux de musique vocale ou instrumentale, et des membres honoraires. Les premiers étaient admis dès l’âge de 18 ans, généralement par cooptation, et soumis à un contrôle moral très sévère, le bureau n’hésitant pas à prononcer l’exclusion d’un membre s’il lui était imputé des faits « contre l’honneur et la délicatesse » ou s’il « se rendrait coupable d’infraction aux règlements de police intérieure » 8. Les seconds étaient ceux qui prêtaient « l’appui de leurs conseils et leur aide pécuniaire à la prospérité de la société », généralement des notables locaux, apportant un soutien financier, juridique et intellectuel. Membres des classes supérieures, ils constituaient une référence auprès des autorités administratives. Marius Michel, dit Michel Pacha, était membre honoraire de la Seynoise.

Les obligations

La société imposait des obligations à ses membres participants. Ils devaient :

Assister aux répétitions : Leur absence ne pouvait être excusée que dans un cas de mariage, baptême, maladie ou mort de quelque membre de la famille.

Assister aux mariages, au service funèbre : Les moments importants de la vie des sociétaires devenaient l’affaire de tous. Verser une cotisation : Les cotisations représentaient la source principale de revenus de ces sociétés musicales. Le montant est peu élevé : 0,50 F par mois, au regard d’un salaire mensuel moyen d’un ouvrier dans l’industrie privée qui était de 27 F.

Porter un uniforme lors des représentations : cet uniforme permettait de distinguer les sociétés les unes des autres. Nous connaissons celui de l’Indépendante, grâce à ses statuts conservés aux archives municipales de la Seyne : « pantalon de toile grise avec liseré bleu dans la couture, blouse de toile grise à col renversé, guêtres blanches, ceinture avec cartouchière en cuir noir vernis pour les cartons de musique, sac en toile noire, un rouleau recouvert en toile bleue rayée en long et une lanterne, un chapeau de paille avec un ruban rouge cerise en été et un béret même couleur en hiver, une cravate bleue » (9).

Cet uniforme, marque d’appartenance à une société, masquait les disparités sociales. Il conférait un certain prestige pour qui le portait, mais les membres ne pouvaient le garder en dehors des heures de représentation sous peine d’amende.

Les interdictions

Les interdictions principales concernaient les discussions politiques et religieuses. Mais d’autres interdictions étaient imposées dans le but de faire transparaître des sentiments de respectabilité et d’honorabilité.

Il était interdit :

Les peines disciplinaires

En cas d’infraction, des peines disciplinaires étaient prévues statutairement, allant de l’amende à la révocation. Les membres fondateurs s’efforçaient d’instaurer une discipline sévère au sein de la société afin de mériter la bienveillance de l’autorité et l’estime des populations. Ce mouvement musical nouveau modifiait les habitudes de la population et il enrichissait son quotidien.

La Seynoise
En haut : rangée debout, de gauche à droite : Martinenq - Reynaud - Bruno - F. Taliani (chef d’orchestre) - Maffiolo - Arnaud - Delfino - Arèse Antoine - Contratto - Agostini. En bas, rangée assis, de gauche à droite : Pontremoli - Guilhon R. Sauvaire - Nicolaï - Cignetti - Vespero.

>La formation musicale

Les sociétés chorales et musicales ont apporté au public une instruction musicale et le goût de la musique. On sait que l’apprentissage du chant se faisait à l’école communale dès 1815. Quant à la musique instrumentale, elle se faisait souvent à l’oreille. Il n’existait, en effet, aucune institution, ni à la Seyne, ni dans les villes environnantes, qui permette de donner des leçons de musique instrumentale. Le premier conservatoire le plus proche de La Seyne fut créé à Toulon en 1899.

Concours des sociétés musicales aux animations de la ville

Les sociétés musicales populaires animent les fêtes locales, les fêtes de charité et les fêtes patriotiques. Elles exportaient leurs qualités artistiques dans les concours régionaux, et elles organisaient des fêtes entre elles pour célébrer divers événements ou personnalités (8).

Après les sérénades dans les rues, les fêtes de charité représentent la partie la plus importante des activités des sociétés musicales. Elles acceptaient de participer à la quête pour le Sou des écoles, pour le secours des enfants pauvres.

Elles participaient surtout aux grandes fêtes républicaines. Le 14 juillet, devenu fête nationale en 1880, les sociétés musicales, vivement sollicitées, animaient les festivités de la journée, en tête des cortèges officiels, et les spectacles populaires. Le 4 septembre, fête de la commémoration de l’instauration de la IIIe République, le morceau joué par toutes les sociétés musicales était bien sûr la Marseillaise. La ville subventionnait largement toute organisation qui participait à ces festivités.

Les concerts populaires

Les sociétés musicales offraient à la population un nouveau répertoire des morceaux de musique classique qui leur permettaient d’avoir accès à des oeuvres qu’elle n’aurait jamais eu l’occasion d’entendre si des concerts gratuits n’avaient pas été produits dans les rues. Cette pratique participait à la formation d’un goût nouveau. Ces manifestations montraient l’intérêt de la population pour l’art musical en jouant ou chantant les grands airs du moment.


La Seyonoise à Cavalaire en 1896

Si le répertoire orphéonique n’a pas survécu au temps, en revanche nous connaissons mieux celui des sociétés instrumentales. On connaît par la presse les morceaux qu’ils proposaient à la population : extraits d’opérettes mais aussi d’opéras. Les compositeurs les plus joués sont Offenbach, Auber, Puccini, mais aussi Jules Massenet, grand spécialiste d’oeuvres vocales et auteur de nombreux opéras alliant simplicité et virtuosité, et qui est venu à la Seyne.


Le kiosque à musique

Dans le dernier tiers du XIXe siècle, les sociétés musicales autorisées disposaient de lieux spécifiques pour se produire, notamment les kiosques à musique. Celui de la Seyne fut inauguré le 14 juin 1903, place des Esplageoles, vingt ans après celui de Toulon.

Conclusion

Comme partout en France sous la IIIe République de nouveaux besoins culturels émergent, pris en charge par les municipalités. La Seyne est concernée par la musique tant dans sa fonction de loisir que dans celle d’éducation de la population. Ici comme dans d’autres communes républicaines avancées, les radicaux ont le souci du prestige artistique et la volonté de populariser la culture musicale. Développer ces sociétés musicales populaires, c’est éduquer le goût de la population.

Ces sociétés musicales avaient une autre fonction, celle d’ « arracher à la vie de café » les travailleurs, de leur inculquer les valeurs dominantes de la société républicaine : la patrie, le travail, la discipline, le respect d’autrui, la bravoure et le courage. Le chant choral était aussi utilisé comme instrument de développement de la respiration, il donnait l’esprit de communauté et d’altruisme, favorisait la discipline et développait les facultés intellectuelles et morales.

Cette sociabilité musicale, animée par des jeunes gens généreux, était un bon moyen d’oublier les tracas quotidiens, comme le souligne le journal Le Seynois le 27 mai 1892 : « Avec la vie des champs, les fatigues de l’atelier, les énervements et les tristesses de la politique, il est heureux que des jeunes gens plein d’entrain et avides de fraternité viennent nous apporter les sons harmonieux de leurs joyeuses fanfares, seuls capables de nous faire oublier un moment nos luttes déplorables et nos divisions, qui rendent ennemis les gens qui devraient être faits pour s’aider et s’aimer les uns les autres.»

1 Louis Baudoin, Histoire générale de la Seyne-sur-Mer, Imprimerie Saint-Victor, Marseille, 1965.
2Marius Autran, Cent cinquante ans d’art musical, histoire de la philharmonique « La Seynoise », Société Marseillaise d’Impression et de Création, Marseille, 1984.
3Philippe Gumplovick, Les travaux d’Orphée. Deux siècles de pratique musicale amateur en France (1820 - 2000), Paris, Aubier, 2001.
4Evelyne Maushart, La sociabilité musicale à Toulon au début de la IIIe République (1870-1881), Bulletin de la Société des Amis du Vieux Toulon et de sa Région, n° 127, 2005, pp. 243 à 308.
5AMS, série 4 D 12, arrêté du 8 août 1896 interdisant à la musique La Seynoise de sortir en corps sur la voie publique avec ou sans instrument « par mesure d’ordre public ».
6Marius Autran, Histoire de la Philharmonique de la Seyne, 1884, chapitre 3.
7Maurice Agulhon, Le cercle dans la France bourgeoise, 1810-1848, étude d’une mutation de sociabilité, A. Colin, Paris, 1977.
8AD, série 8 M 16 art. 2 : associations, casinos, cercles. Orphéon National, 1873, art. 7.
9Société philharmonique des Touristes Seynois dite « l’Indépendante ». Statuts du 18 avril 1873, article 27.
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