Au XIXe siècle c’est encore est une zone agricole construite de bastides et de bastidons. Les cultures traditionnelles, la vigne, le blé et l’olivier, cèdent la place aux cultures maraîchères. On y élève aussi cochons, chèvres et moutons.
Cette polyculture assure l’autosuffisance alimentaire et le surplus est vendu sur le marché de La Seyne. Dans ce quartier, à côté d’une multitude de petite propriétés, le grand domaine de Lagoubran pratique les mêmes cultures à plus grande échelle.
Le chemin de fer, la création de la société des Forges et Chantiers de la Méditerranée (FCM), l’installation de l’hippodrome et le début du tourisme bouleversent le quartier.
En 1859, les premiers trains arrivent à La Seyne. Le débat sur le nom de la gare ouvert en 1888 - gare de La Seyne, gare de Tamaris-Les Sablettes, gare de La Seyne-Tamaris - s’arrête en 1908 sur l’appellation La Seyne-Tamaris. L’éloignement de la gare du centre incite la Ville à proposer un projet « de chemin de fer d’intérêt local. » Ce projet ne voit pas le jour. Le lien avec la ville se fait par un chemin élargi à plusieurs reprises. L’implantation de la gare modifie la physionomie et l’économie du quartier.
Le chemin de fer profite d’abord aux paysans d’Ollioules pour l’expédition de leurs productions. En 1908 ils demandent l’arrêt de certains trains à hauteur du passage à niveau pour y charger leurs récoltes. Le paysan devient horticulteur et maraîcher, tourné vers une agriculture plus lucrative.
La Seyne entre dans l’ère industrielle : en 1856 la société des FCM bouleverse la ville et le quartier de la gare. Marériaux et matériels sont transportés depuis la gare, d’abord sur des charrettes, avant la construction d’une voie spécifique, en 1911, qui relie la gare aux FCM.
En 1921 la gare devient gare de triage. La compagnie de chemin de fer PLM emploie alors 59 personnes en gare de La Seyne. Pour loger cette main d’oeuvre la compagnie construit des habitations, aujourd’hui cité Pierre Semard, décrite par ses habitants :
Moi j’ai pris la première douche de ma vie ici en 60.
Il y avait un docteur agréé par les chemins de fer, c’était Lexa.
Le docteur Lexa, c’était le docteur des cheminots.
Quand ils ont construit la cité il n’y avait pas d’école dans le quartier. Pendant la guerre la municipalité de La Seyne avait pris la décision de construire une école qui s’ouvrira en 1946.
La première cantine était derrière la voie… C’était une cantine en préfabriqué. »
Le chemin de fer à l’époque, c’est la vapeur. Un certain esprit de corps anime la profession dont certains se souviennent avec émotion : « Quand il y avait encore la vapeur, quand une machine rentrait, il y avait le chauffeur et le mécanicien dans le bureau. Il y avait deux pièces, d’un coté le bureau du chef de réserve et de l’autre coté une pièce avec un vieux poêle à charbon. L’hiver il chauffait, et tout autour de la pièce les cheminots s’asseyaient sur des banquettes en bois. Quand ils arrivaient les gars des équipes de conduite s’asseyaient là, ils discutaient entre eux, ils n’allaient pas tout de suite dans le dortoir, ils restaient dans cette ambiance. »
C’est un grand domaine de plus de 30 ha de terres cultivables et de bois qui a changé plusieurs fois de propriétaire avant d’appartenir à la famille d’Estienne d’Orves - le château figure au cadastre de 1829. C’était une très belle demeure de style provençal composée d’un corps de bâtiment principal flanqué de deux ailes symétriques d’une hauteur légèrement inférieure. Il comptait 32 pièces, de nombreuses dépendances et une chapelle. Une personne qui a vécu au château se souvient :
« On habitait là. Il y avait une jolie entrée, avec un grand portail et il y avait au milieu un escalier... un lac, un bassin, un grand bassin. De chaque côté il y avait le bassin avec des jets d’eau qui coulaient en permanence, et des poissons, c’était plein de poissons. C’était joli. »
Dans l’entre deux guerres le domaine est mis en métayage. La famille d’Estienne d’Orves emploie du personnel, maître d’hôtel, chauffeur, précepteur. Leur fils Honoré y séjourne souvent, enfant, surtout l’hiver. Son dernier séjour remonte à décembre 1939. « Quand il venait nous voir, témoigne cette ancienne employée, ma mère disait : vous mangez avec nous Monsieur le Comte ? Alors il répondait : dites moi Honoré, ne m’appelez pas Monsieur le Comte. Alors ma mère allait vite chercher une nappe. Il disait : ah non, si vous mettez la nappe je ne mange pas là, je mange sur la toile cirée, comme vous. Et puis la dernière année, quand la guerre a éclaté il est venu nous voir et il nous a dit, c’était vers Noël par là : vous n’avez pas fait la crèche ? Alors ma mère lui répond : vous savez avec les temps qui courent on n’y pense même pas, on a peur de cette guerre. Il a dit : mais au contraire c’est cette année qu’il faut faire la crèche. Il est allé à Toulon et nous a ramené plein de santons. Et puis : allez faites la crèche, faites-moi plaisir et on ne l’a jamais plus revu… il est parti, on ne l’a jamais revu. »
Occupé par les Allemands, le château a beaucoup souffert pendant la guerre.
« Tout le Pays Bleu, c’étaient des Allemands, c’était réquisitionné. Mes parents gardaient le château, ils avaient la clé, alors de temps en temps ils nettoyaient. On leur avait dit : ce que je vous recommande c’est que vos enfants ne m’abîment pas les meubles, parce qu’il y avait de très beaux meubles.
Quand les Allemands sont venus, ils ont tout brûlé. On les a vus dans la cour… il y avait une fortune là dedans ! Il y avait une collection d’oiseaux. On ne peut pas dire combien il y en avait, tous les oiseaux du monde. Ils ont tout saccagé, tout. » L’ancienne avenue de la gare porte le nom Estienne d’Orves.
En 1898, dix hectares de terres louées à la famille d’Estienne d’Orves sont aménagés pour les courses : une belle piste, des locaux d’accueil, des écuries. Entre 1900 et 1914, des trains spéciaux de Marseille, de La Ciotat, d’Hyères, les omnibus à chevaux arrivés de Toulon amènent une foule nombreuse et élégante qui anime le quartier.
Avec la Première Guerre mondiale l’activité de l’hippodrome devient inexistante : les chevaux sont réquisitionnés, beaucoup d’habitants quittent le quartier particulièrement éprouvé en raison de sa proximité avec la Pyrotechnie et avec la gare. Les courses reprennent après la guerre, toujours aussi appréciées par le témoin : « Il y avait beaucoup de monde, de belles toilettes. Mes parents avaient le restaurant. Ils sortaient toutes les nappes blanches, il y avait du monde, du monde. »
Un ancien jockey décrit la piste de l’hippodrome :
« En gros la piste elle faisait ça : Ici Il y avait une ligne droite qui descendait… Il y avait la ligne droite d’arrivée et là le poteau d’arrivée. En gros c’était un triangle. Juste en bordure, il y avait la route. Ça c’est le mur qui borde la Pyro, et là entre le mur il y a la route, la rivière et la piste. Ca existe toujours, ça n’a pas changé, c’est l’hippodrome de Lagoubran. »
Au début des années 1960 la famille d’Estienne d’Orves ne renouvelle pas le bail et la propriété est vendue aux Constructions Industrielles de la Méditerranée (CNIM).
Néanmoins le quartier conserve son point de rassemblement principal : le bar de l’hippodrome.
« Mon père tenait le bar. Il est arrivé en 1933. Tous les maires qui sont passés m’ont dit de ne pas refaire la façade parce que c’est une trace historique. Il y avait des chambres en haut pour les cheminots et les chevaux dessous et les chambres au-dessus. Les chambres étaient comme les boxes, il y avait juste la place du lit. »
Hôtel restaurant, le bar de l’hippodrome est aussi l’endroit où s’organisent les fêtes du quartier. On s’y amuse beaucoup et ces fêtes attirent les habitants du centre ville et aussi de Toulon et de Sanary.
« C’était tout le quartier… qui se mettait ensemble à travailler, à décorer, à monter le parquet pour danser, à monter l’estrade pour l’orchestre… Moi je ne me souviens que du manège. Il y avait beaucoup de cheminots à cette époque.
Ils étaient aussi dans le coup. Il y avait une quinzaine de jours où il y avait la fête. Il y avait les concours de boules. Il y avait le bal… sur le jeu de boules il y avait l’orchestre. Moi, le seul truc dont je me souviens c’est d’avoir vu le manège Sénégal qu’on actionnait à la main. C’était un manège à main il n’y avait pas de moteur, il le tournait, c’est lui qui le poussait. On l’appelait Sénégal parce qu’il vendait des cacahuètes aussi et ça venait… du Sénégal !
Sur la route il y avait des courses de cochons, des courses en sacs pour les jeunes. Il y avait le mât de Cocagne aussi. Ils mettaient un gros poteau plein de suif, bien graissé et ils pendaient au-dessus des saucissons, des trucs… bien tout en haut. Et il fallait arriver à grimper et à attraper le lot qu’on voulait. Ils faisaient aussi le grand concours de boules, les hommes déguisés en femme… Moi je me rappelle mon père, il avait mis un beau costume de ma mère, beau comme tout et un autre monsieur était habillé en vieille grand-mère. On s’amusait avec pas grand-chose. »
Une autre fête anime le quartier, les fêtes du Mai. « Au Mai il y avait toute la gare, il y avait deux chevaux, deux grandes charrettes. On embarquait tous là dedans et on allait au Mai. Les hommes s’arrêtaient en bas, ils allaient jouer aux boules, les femmes et les enfants montaient à la chapelle. On mettait de grandes couvertures, on s’asseyait tout autour et tout le monde piquait dans l’assiette de l’autre, c’était la rigolade. »
En dehors de ces grandes périodes de fête, le quartier vit replié sur lui-même, on va peu au centre de La Seyne. Les familles cultivent leurs jardins et se ravitaillent dans quelques petits commerces pour le quotidien. Mais surtout Georgette la truculente laitière laisse des souvenirs : « Elle portait le lait à domicile avec son cheval et sa charrette, elle portait même du pain. Elle klaxonnait, elle avait une trompe. Georgette, c’était le loup blanc, elle faisait tout le quartier. Elle me disait : Gari viens chercher les petits suisses. Bon Dieu, quand je la voyais j’en avais une peur bleue. On y prenait les yaourts dans les pots, c’étaient pas des cartons à l’époque... »
La Seconde Guerre transforme la vie de quartier. Le quartier change, il a beaucoup souffert : maisons détruites, familles parties. Les fêtes n’ont plus l’éclat d’antan.
Moins d’activités agricoles, davantage d’activités industrielles. L’hippodrome devient une friche marécageuse réoccupée par les CNIM dont les employés fréquentent le bar de l’hippodrome. Avec la fermeture des chantiers navals, l’activité ferroviaire se réduit. Un autre quartier naît...