Regards sur l'histoire de La Seyne-sur-mer no. 5

Clément Philippon

enseignant d'histoire

Entre terre et mer, le métier de marin à La Seyne
au XVIIIème siècle

La Seyne au XVIIIe siècle n’était pas un simple bourg périphérique de Toulon, appelée par certains « Seyne les Toulons » (Note 1). C’était une cité de 4000 habitants située au sud-est de la rade de Toulon au fond d’une baie autrefois marécageuse et peu profonde, protégée et abritée des vents. Ses deux principales activités économiques, le commerce et la construction navale, lui donnèrent un essor remarquable.

La Seyne était, à la fin du XVIIIe siècle, le premier pôle de construction navale de Méditerranée, supplantant notamment la grande Marseille (Note 2). Les différents travaux et agrandissements consacrés au port et entrepris dès 1720 témoignent du dynamisme de l’activité maritime à La Seyne.

Les populations maritimes, en particulier les marins, population masculine dominante au XVIIIe siècle, par leurs activités propres, prirent toute leur place dans la croissance de la ville.

La nature de ces activités

Ce terme de « marin » apparaît souvent dans les sources archivistiques et notamment dans les archives notariales et dans les registres paroissiaux. La Marine utilise un autre lexique pour désigner le marin. Elle parle de « matelot » ou « d’officier marinier » au plan individuel et de « gens de mer » quand elle désigne la communauté, le groupe dans son ensemble. Pour l’administration de la Marine, les matelots étaient tous les hommes âgés d’au moins 18 ans, exerçant une profession maritime et qui servaient le roi dans la Marine royale. Par « gens de mer », elle entendait « les capitaines, maîtres et patrons, officiers des vaisseaux, pilotes, officiers mariniers, matelots et autres navigants » (Note 3) .

Ces définitions restent assez vagues et surtout qu’elles ne prennent pas en compte toutes les réalités professionnelles. Car le métier de marin recouvre une multitude de métiers forts différents dans leurs exigences techniques et il n’a pas seulement pour cadre l’espace maritime. Le but de mon propos est de montrer comment les métiers des marins se situent entre terre et mer, en prenant comme cadre très significatif la cité de La Seyne au XVIIIe siècle.

Du matelot à l’officier marinier

Dans un premier temps, il faut différencier les métiers qu’exerçaient les marins à bord de la Royale et ceux qu’ils pratiquaient quotidiennement. On peut opposer métiers « militaires » et métiers « civils ».

Chaque marin seynois devait théoriquement servir la Marine royale selon un rythme et des modalités bien définies. Le recrutement des marins au XVIIIe siècle était réglé par un système particulier, le service des classes, qui obligeait tout homme exerçant une profession maritime à se soumettre régulièrement au service du roi. En Méditerranée, chaque marin devait fournir une année de service tous les trois ans. Les marins mobilisés ou « levés » se rendaient généralement à Toulon, où se trouvaient les vaisseaux de guerre sur lesquels ils accomplissaient leur devoir.

Dans la Royale le corps des matelots était subordonné à celui des officiers mariniers.

Les différences de grades, de hiérarchies, de soldes, le temps de service effectué, les fonctions exercées distinguaient les deux groupes.

Le matelot se chargeait de l’ensemble des manœuvres et des petites besognes. Il montait sur les mâts et les vergues, s’occupait de la voilure ou de nettoyer le pont.

L’officier marinier devait « encadrer et entraîner l’équipage » (Note 4) . Six spécialités d’officiers mariniers constituaient la maistrance : les officiers de manœuvre, de pilotage, de canonnage, de calfatage, de charpenterie et de voilerie. Chaque spécialité était divisée en grades et à chaque grade correspondait une fonction précise.

Prenons l’exemple de la manœuvre : le quartier maître, grade subalterne, guidait les matelots dans les manœuvres. Il était chargé du soin et de la propreté du vaisseau. Les patrons de canots ou de chaloupes assuraient les allers-retours avec la terre ferme, le ravitaillement ou le transport des officiers. Le bosseman était pour sa part chargé du soin des câbles, des ancres et des bouées. Il était sous les ordres directs du maître. Le contremaître exécutait les ordres du maître contrôlait le gréement, les ancres, les manœuvres et signalait chaque problème au maître. Il pouvait le remplacer. Le second maître se chargeait plus spécifiquement de la manœuvre des voiles de l’avant, de faire mouiller et lever les ancres, de fourrer les câbles et de virer au cabestan lors des appareillages. Le premier maître ou maître d’équipage était « l’œil et la main du navire qui doit se trouver partout ». Il assistait à la visite du vaisseau, de sa carène et de son radoub. Il veillait à la conservation des manœuvres et les faisait exécuter. Il observait et contrôlait aussi le travail des officiers mariniers.

Cette hiérarchie entre matelot et officier marinier et au sein de chaque groupe n’était pas figée grâce à un système de promotion qui dépendait du mérite et du temps passé à bord des vaisseaux du roi. Ainsi, l’officier marinier Esprit Curet, après avoir servi pendant 10 mois sur la Sultane en 1778 en qualité de contremaître, fut second maître sur la Gracieuse en 1779. Puis, il servit en cette qualité pendant onze mois et devint premier maître en 1780 (Note 5). Estienne Turin, matelot sur les vaisseaux du roi en 1747, 1748, 1751, 1754, quartier maître en 1756, 1757, 1759, bosseman en 1760, devient contremaître en 1778 (Note 6).

A La Seyne en 1776 sur les 362 matelots « valides », En 1784, 76% étaient officiers mariniers en 1784, 49% étaient devenus des aides, 22% des seconds et 5% d’entre eux étaient passés du matelotage à la maistrance en seulement huit ans (Note 7).

Au cours de sa carrière « militaire » le marin pouvait accomplir plusieurs tâches et avoir plusieurs fonctions. Mais la pluriactivité maritime avait ses limites. Rarement un officier marinier de voilerie devenait officier de canonnage. Les marins se spécialisaient. Cette spécialisation des marins reprenait souvent le métier pratiqué dans la vie civile. Un marin officier marinier charpentier était logiquement charpentier de profession.

Les diverses activités des marins seynois

Les marins seynois se partageaient en trois catégories de métiers maritimes. La première catégorie, les « hommes de port » c’est-à-dire les pilotes et à un degré moindre les pêcheurs.

Des informations sporadiques relevées dans les registres paroissiaux, notamment dans les actes de baptêmes et de mariages, pourraient laisser penser que le nombre de pêcheurs à La Seyne était faible. On ne dispose pas de sources telles que le registre des bateliers et des pêcheurs qui auraient pu livrer un certain nombre d’informations. On ne trouve aucune trace officielle de prud’homie de pêcheurs au XVIIIe siècle à La Seyne - cadre juridique et administratif chargé entre autre de la défense des intérêts des pêcheurs et qui donnait à ce corps une notoriété et une reconnaissance certaines.

Des indices laissent penser qu’un certain nombre de marins pratiquait cette activité.

Le site de La Seyne était composé de plusieurs anses protégées dans la petite rade de Toulon. Les pêcheurs pouvaient donc y pratiquer librement leurs activités sans encourir les dangers que devaient affronter les pêcheurs de l’Atlantique ou de la Manche, qui s’aventuraient parfois pendant de longues semaines vers des espaces lointains.

La rade de Toulon était un espace reconnu pour ses richesses halieutiques. [On trouve des témoignages faisant part de l’installation d’une madrague servant à la pêche au thon, à la fin du XVIe siècle sur l’île de Cépet, territoire de La Seyne, dans, « une partie de la mer où le poisson abondait le plus ».

L’absence relative d’informations tient du type de pêche pratiqué à La Seyne : une petite pêche côtière et irrégulière ne pouvant pas apporter toutes les ressources nécessaires aux populations maritimes. L’absence d’une communauté structurée laisse penser que les pêcheurs pratiquaient parallèlement une navigation au commerce. D’ailleurs les archives de la Marine mentionnent la pratique de la pêche et du petit cabotage chez les marins seynois (Note 8). On ne se trouve donc pas dans le cas des pêcheurs des côtes de l’océan Atlantique et de la Manche pour qui la pêche constituait la base de leurs revenus.

La seconde catégorie de métiers exercés par les marins comprend ceux de la navigation au commerce. Un grand nombre de marins seynois, quand il n’était pas levé pour le service du roi, naviguait sur des bâtiments marchands.

Ils pratiquaient trois types de navigation, le cabotage, le long cours et la caravane maritime.

Le cabotage, navigation de cap en cap et de port en port le long des côtes de Provence et du Languedoc, englobait aussi le littoral méditerranéen de la Catalogne à la Toscane, de la Corse à la Sardaigne et aux Baléares (Note 9). La durée des voyages au cabotage allaient plusieurs semaines à quelques mois. Tout dépendait du type de bâtiment, de la destination et de la cargaison (Note 10).

Les marins seynois s’engageaient régulièrement sur des bâtiments qui naviguaient en caravane. La caravane maritime, forme de cabotage lointain, pratiquée par des bateaux seuls dans les eaux levantines durait deux ans. Ce n’était pas une navigation en droiture mais d’échelles en échelles (Note 11). Les bateaux et les marins seynois se rendaient principalement dans les grandes places commerciales du Levant, espace oriental méditerranéen, à Alexandrie, Constantinople, Alexandrette et surtout Smyrne.

La troisième forme de navigation, la navigation au long cours, amène les Seynois au-delà du détroit de Gibraltar vers les Indes, le Canada, Terre-Neuve, les îles d’Amérique, les Açores, les Canaries et Madère (Note 12). Les voyages vers la Martinique ou Saint-Domingue duraient environ huit mois alors que ceux vers l’Inde duraient plus d’un an et demi.

Les marins seynois privilégiaient le cabotage et la caravane maritime. Plus irrégulièrement ils naviguaient au long cours vers les Antilles surtout (Martinique et Saint-Domingue) mais s’embarquaient à Marseille ou à La Ciotat (Note 13).

Les charpentiers, calfats, cordiers, scieurs de long, etc, qui nécessitaient un savoir faire appris dès le plus jeune âge, appartiennent aussi à la catégorie des « marins ».

Ces métiers largement répandus chez les marins seynois occupaient, selon l’intendant de la Marine Malouet, six cent ouvriers dans les chantiers de construction navale à La Seyne et à l’arsenal de Toulon (Note 14). Parmi les marins classés, en 1764 142 étaient charpentiers ou calfats et 222 en 1776. Dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle, près d’un homme sur quatre à La Seyne était charpentier ou calfat (Note 15).

La proximité de l’arsenal de Toulon d’une part, où travaillaient des ouvriers seynois, la vitalité du commerce et surtout de la construction navale d’autre part nécessitaient une main d’œuvre spécialisée. D’autre part La Seyne, grâce à son vaste et riche massif forestier de Janas au cœur de la presqu’île de Sicié, fournissait à la Marine un grand nombre de pins pour la construction de ses vaisseaux (Note 16).

Un « marin » pratiquait divers métiers au cours de sa vie. En dehors de son embarquement à bord des vaisseaux du roi, le marin travaillait alternativement dans le commerce, dans la pêche ou à l’arsenal de Toulon. Ainsi Jean-Joseph Grimaud, réalisa de nombreux voyages au commerce dans sa jeunesse. Il fut également matelot sur les vaisseaux du roi puis aide canonnier formé à l’école de canonnage de Toulon. Puis il entra à l’arsenal comme charpentier à l’âge de 28 ans . Beaucoup de marins seynois connaissaient ce type de succession d’activités.

La figure du paysan matelot

Il est une autre forme de pluriactivité généralisable à l’ensemble des marins seynois, celle du paysan matelot.

L’historien Gérard Le Bouëdec a mis en évidence son existence en Bretagne méridionale et dans les îles de la façade atlantique (Note 18). A La Seyne, le cadastre fiscal et des actes notariés montrent que bon nombre de marins possédaient des terres, parfois en nombre conséquent. La terre constituait une source de revenus parallèle à celle de la pêche, du commerce ou de la construction navale. Deux observations faites sur les sources évoquées précédemment nourrissent cette idée.

Le cadastre fiscal signale, dans les patrimoines fonciers des marins, la prédominance de terres « semables », complantées de vignes, d’oliviers et de terres dites oullières (Notes 19, 20). Les marins possédaient des terres qui leur permettaient de tirer des revenus en nature ou en argent. En 1762, le marin Antoine Guigou dit Bourrasque possédait deux terres vignes dont une avec des arbres fruitiers, une terre « bosque » et deux terres « semables » (Note 21).

Ces propriétés se trouvaient surtout dans l’arrière pays seynois, dans des zones périphériques de la cité : presqu’île de Sicié, quartiers de Bastian, de Doumergue, de Camp Laurent, de Daniel, de Fabrégas, de Cépet, de Balaguier ou des Moulières (Note 22). Le marin y travaillait quand il n’était pas en mer ou remplacée par sa femme lorsqu’il était absent.

Tous les marins levés pour le système des classes à La Seyne n’exerçaient pas une profession maritime, contrairement à ce que prescrivaient les ordonnances de la Marine. Un certain nombre était des paysans qui soit profitaient des augmentations de soldes qui accompagnaient généralement les conflits soit qui étaient réquisitionnés de force face aux carences en effectif de la Marine royale.

La Seyne dans sa zone littorale met en contact terre et mer. Les clivages habituels entre population maritime et population terrienne se réduisaient et les liens entre activité maritime et agriculture se multipliaient. Les marins, dont les activités les amenaient à regarder vers le large, continuaient à avoir des réflexes paysans en possédant et en travaillant des terres. Le rythme irrégulier des activités maritimes en faisait qu’un terrien à temps partiel. Les navigations au petit cabotage ou la pêche, que pratiquaient de préférence les Seynois, ne duraient que quelques semaines voire quelques mois par an. De même lorsqu’ils étaient levés sur les vaisseaux du roi en temps de paix, la durée du service payé dépassait rarement six mois. Les matelots devaient donc être capables de fournir des ressources à leurs familles quand ils ne naviguaient pas. Dans cette société seynoise à dominante maritime mais d’essence agricole, le travail de la terre constituait l’activité complémentaire la plus naturelle.

Cette pluriactivité du paysan matelot se retrouve dans les petites villes du littoral de Méditerranée. A Saint-Tropez, à Martigues ou à Mèze, dans les villes qui présentent des conditions topographiques, géographiques et économiques sensiblement identiques. Chacune de ces cités possédait un terroir riche et productif. Mais cet attachement à la terre est plus marqué chez les marins navigants que chez les pêcheurs, moins concernés.

Marin, matelot, officier marinier, charpentier de marine, calfat, scieur de long, matelot paysan composent la population maritime seynoise qui, entre terre et mer, a fait la richesse de la cité méditerranéenne avant que La Seyne ne devienne, avec l’arsenal de Toulon, l’un des grands foyers méditerranéens, de la révolution industrielle.

Notes :
  1. L’abbé EXPILLY, Dictionnaire géographique, historique et politique des Gaules et de la France, Paris, 1762-1770, 6 tomes.
  2. Charles CARRIERE, « Y a-t-il eu un XVIIIe siècle à Martigues ? », Provence Historique, Tome XIV, fasc. 55, 1964, p 53 à 68.
  3. Service Historique de la Marine de Toulon (à présent SHMT), 4P 1, Mémoire du roi concernant les gens de mer, soldats de marine, ouvriers et journaliers qui peuvent être admis à la demi-solde, 19 février 1731, article 6.
  4. Martine ACERRA et André ZYSBERG, L’essor des marines de guerres européennes, Paris, Sedes, 1997, p. 214.
  5. SHMT, 3P 41 Officiers mariniers et matelots La Seyne, 1776-1787.
  6. SHMT, 3P 379 Officiers mariniers et matelots La Seyne, Six-Fours, Sanary, Ollioules, Le Beausset 1748-1763 ; 3P 380 Officiers mariniers et matelots La Seyne, Six-Fours, Sanary, Ollioules, Le Beausset 1764-1775.
  7. SHMT, 3P 41, idem.
  8. Ibid.
  9. Gilbert BUTI, « Le chemin de la mer ou le petit cabotage en Provence (XVIIe-XVIIIe siècle) », Provence historique, Tome L, fasc. 251, juillet-août-septembre 2000, p. 297 à 320.
  10. SHMT, 3P 85 Désarmement au commerce. Désarmement au petit cabotage 1775-1779 ; 3P 86 Désarmement au commerce. Désarmement au petit cabotage 1780-1785 ; 3P 87 Désarmement au commerce. Désarmement au petit cabotage 1786-1793.
  11. Gilbert BUTI, « Un aspect original de l’armement provençal : la caravane maritime », Bulletin de la Société des Amis du Vieux Toulon, n°114, 1992, p 65 à 86.
  12. SHMT, 4P 1 Ordonnances, règlements et déclarations concernant les classes 1689-1782.
  13. SHMT, 3P 85, 3P 86 et 3P 87.
  14. SHMT, 1A1 238 : Réponses aux lettres de la cour par M. Malouet 1786.
  15. SHMT, 3P 41.
  16. Louis BAUDOIN, Histoire générale de La Seyne-sur-mer et de son port depuis les origines jusqu’à la fin du XIXe siècle, Marseille, 1965, 908 p.
  17. SHMT 3P 41
  18. Gérard LE BOUEDEC, « La pluralité dans les sociétés littorales, XVIIe-XIXe siècles », Annales de Bretagne et des pays de l’ouest, http://www.ubh.fr/sc_sociales/crhisco/ABPO/art2002-1.html
  19. Selon le Dictionnaire Universelle du XIXe siècle, le terme « oullières » renvoie aux allées qui se trouvaient entre les rangs de vignes en Provence et qui étaient ordinairement consacrées à différentes cultures dont celles de l’olivier.
  20. Archives municipales de La Seyne (AMS), CC 11 Cadastres de 1762 : patronymes de A à D ; CC 12 Cadastres de 1762 : patronymes de E à L.
  21. AMS, CC 11.
  22. AMS, CC 11 et CC 12.

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