Regards sur l'histoire de La Seyne-sur-mer no. 5

Lionel Roos-Jourdan

enseignant en histoire

D’UNE GUERRE A L’AUTRE : HISTOIRE DE L’INSTITUTION SAINTE-MARIE DE 1914 A 1945

La Grande Guerre, l’Union sacrée

Divisés sur les questions religieuses ou scolaires, les Français vont se retrouver autour d’un thème commun : la défense de la Patrie.

La politique du gouvernement se veut apaisante en matière religieuse et scolaire, puisque le 2 août 1914, la circulaire Malvy suspend l’application de la loi de 1904 sur la fermeture des établissements congréganistes, alors que de nombreux religieux exilés reviennent pour prendre part à la défense du pays. Bien qu’éloigné des champs de bataille, le collège subit indirectement les contrecoups du conflit, ne serait-ce qu’au niveau du recrutement des élèves : au nombre de 455 en 1913, ces derniers ne sont plus que 360 en 1920.

Rentré de Belgique en août 1914, le Père Delaunay trouve le collège réquisitionné, occupé par un hôpi-tal militaire de 500 lits. Dans l’urgence, il lui faut trouver une solution pour se loger ; les pensionnaires doivent faire leur rentrée au début de l’automne, situation d’autant plus difficile que son successeur désigné à la direction du collège, le Père Graly, doit répondre à l’appel des drapeaux.

Après avoir en vain, cherché des locaux capables d’accueillir les élèves, on choisit l’ancien couvent de la Présentation, vacant depuis l’expulsion des religieuses en 1903. Les bâtiments occupés un temps par les soldats, sont délabrés et demandent d’importants travaux de réfection.

Avant son départ, le Père Graly suit avec attention la restauration des bâtiments : « A la Présentation, les travaux avancent rapidement, mais le temps pluvieux ne favorise point l’assèchement du badigeon […] On profitait le mieux possible des commodités que pouvait offrir le local. La rentrée reste fixée au 3 novembre, mais il y a des difficultés à vaincre encore, que de travail à faire !»

L’annexe de la Présentation accueille à la date indiquée, plus de 200 élèves du collège, à l’exception des classes du baccalauréat et du cours de Marine qui restent, non sans mal, à l’Institution. La guerre perturbe aussi l’organisation et l’administration du collège. Le Père Graly mobilisé, le Père Boissonnet, directeur spirituel prend la direction de l’établissement. L’annexe de la Présentation est confiée au Père Jacob, malgré ses 66 ans, puis dès octobre 1915, au Père Blondat.

Les ordres de mobilisation avaient déjà enlevé successivement au collège les Pères Mulsant, Watson et Baratin, ce dernier décède lors du conflit. Dès 1915, la mobilisation d’un nombre d’hommes toujours plus important, pose de sérieux problèmes d’organisation, puisque près de la moitié du corps ensei-gnant (religieux et laïcs) est sous les drapeaux. Rapidement, cependant le règlement, la monotonie de l’internat reprennent leurs droits, troublés par quelques évènements ou nouvelles liés à la guerre. Un élève de « la Présentation » écrit dans son journal en 1918 : « Plusieurs de mes camarades ont eu leur père tué, mon meilleur ami a perdu un frère dans la Somme. Il paraît que les anciens élèves de Ste Ma-rie se sont particulièrement bien montrés. Nous avons des réfugiés belges. Ils tiennent la tête de leurs classes. Un petit Roubaisien, qui a été prisonnier des boches, raconte des choses navrantes ; depuis plus d’un an, il est sans nouvelles de ses parents restés là-bas. On nous lit au réfectoire, les communi-qués et quelques articles intéressants sur la guerre. De temps à autre, le père Supérieur vient en étude nous en parler aussi, cela fouette le patriotisme, et on se sent plus courageux pour accomplir son de-voir d’écolier.» (Note 2)

A l’institution où sont restées les grandes classes ainsi que l’administration générale, les relations et la cohabitation avec l’hôpital militaire russe sont parfois difficiles : « Cet hôpital nous amena des hôtes glorieux, mais pas tous également désirables. Comment s’expliquer que d’une maison catholique par nature, on ait fait un hôpital russe ? Cela nous valut un avant-goût de la République soviétique prônée de nos jours. Un hystérique présidait au Soviet du moment et ne se déplaçait jamais, même en un cor-ridor, sans une escorte de quatre hommes. Les dépenses étaient folles. Monsieur l’Econome, pour mal se prêter à cette douloureuse comédie, se vit condamné au « poteau ». Il se lâcha, menaça de mettre le public dans l’affaire, et obtint une administration un peu moins anarchique, mais si tardivement ! Du-rant ce temps, quatre-vingts de nos élèves seulement trouvaient place ici, tant la réquisition avait été draconienne. Il avait fallu les introduire avec une subtilité qui déconcerta l’autorité militaire, au point de la faire tolérante d’un état de choses qu’elle supportait mal. Pour avoir une étude, on donna des chambres de maîtres, qui ne pouvaient pas être réquisitionnées. D’autres locaux trop rares étaient dans le même cas. C’est pourquoi on dormit à la bibliothèque. Le musée scientifique devint un autre dortoir.»

L’Armistice signé le 11 novembre 1918, provoque la joie de la douzaine d’élèves et des professeurs qui les encadrent. En ce début d’année scolaire, les faibles effectifs sont dus à l’épidémie de grippe espa-gnole qui frappe l’Europe. Repoussée par trois fois, la rentrée officielle n’aura lieu que le 18 novembre.

Un élève rend compte de cette journée dans son journal : « Or, hier, dix minutes avant la fin de la classe, comme le professeur dictait les leçons du lendemain, le Père Blondat ouvre la porte d’un geste décidé et s’encadre dans l’embrasure. Vite, têtes et bustes de se redresser et de se tourner vers lui. Au milieu d’un profond silence il laisse tomber ces mots : rendons grâce à Dieu, mes enfants car l’Armistice vient d’être signé avec les boches. Un bon sourire large ponctua ces paroles, des cris y répondirent. Bien vite s’empilèrent livres et cahiers, tandis que la cloche s’ébranlait à toute volée. Par la cour ce furent des hurlements de joie, des gambades, des pétards « la Paix est faite ! » criaient déjà les petits. Des hommes graves hésitaient à accepter la nouvelle. Du fond d’une armoire de préfet sor-tent de vieux drapeaux qui eux, avaient patiemment attendu le soleil de la victoire. En un clin d’œil, la maison fut pavoisée jusqu’au socle de la Vierge qui domine l’entrée de la chapelle. En sortant nous trouvâmes les ouvriers des Chantiers ; la grande nouvelle avait fait anticiper la fin de leur travail. Quelle cohue ! Ni tram ni auto ne pouvait plus circuler. Le sol fleuri de confettis, et c’était à se deman-der d’où sortaient tant de drapeaux. Tout le monde pavoisait, et cette explosion de joie populaire fai-sait du bien à voir. C’est chose si belle que la victoire, surtout quand on l’a si chèrement achetée par une lutte de quatre ans. Quel soulagement pour nos pauvres soldats et pour tous ceux qui tremblaient de loin pour eux ! Je crois bien qu’au réfectoire, en récréation, en promenade, nous ne parlâmes guère que de l’événement du jour.

Quelle ne fût pas notre surprise, au retour, de trouver sur notre cour un Guillaume II parfaitement ressemblant avec son œil froid, ses moustaches en croc, et sa lèvre méprisante, que le Père Directeur avait confectionné en un tour de main et quatre coups de pinceau. Il eut le succès qu’il méritait. Vite des feuilles sèches, de ces feuilles de platanes et marronniers que jaunit et abat impitoyablement le vent d’automne, furent ramassées. Et nous ressuscitâmes un usage antique, brûlant en effigie le grand ennemi du nom français, au rythme d’une essoufflante farandole. Pour nous reposer, étude libre. Après le « Te Deum » et le souper, il y eut grande illumination, feux de Bengale, fusées. Le fronton de la porte de la chapelle en était tout embrasé. Nous nous couchâmes en remerciant Dieu de ce beau jour qui consacrait la victoire définitive de la France, quel dommage que mes camarades n’aient pas été là ! »

L’Armistice signé, petit à petit, le collège va retrouver un fonctionnement normal, une lettre du 2 jan-vier 1919 adressée par le Directeur du service de santé militaire annonce la fermeture prochaine de l’hôpital qui occupe l’établissement démobilisé. Le Père Graly qui depuis sa nomination en 1914 n’a pu passer que de rares permissions au collège, rentre définitivement le 3 mars 1919 . Il est accueilli par les élèves et le corps enseignant réunis pour l’occasion.

Quelques jours plus tard à l’occasion de la solenni-té de la Saint-Joseph protecteur des familles et des communautés, une fête est organisée, les études sont décorées, les élèves réunis autour du Supérieur. Ce dernier décide l’amnistie des punitions, à la-quelle succède l’octroi d’une promenade pour un jour ordinaire, d’un congé pour le surlendemain, et d’une sortie pour ceux qui n’y ont pas droit.

Le retour à une vie normale est cependant lent, il faut at-tendre 1920 pour que les traditions d’avant guerre et en particulier la cérémonie de la distribution des prix soient rétablies : « De fait, Monseigneur Guillibert, évêque de Fréjus et Toulon vient présider la fête cette année, comme il avait présidé celle de 1914 qui fut la dernière du Père Delaunay. Et, préci-sément parce que depuis six ans pareille cérémonie n’a pu avoir lieu, elle paraît plus solennelle pour beaucoup d’élèves, c’est la première de leur vie, et de tels jours marquent dans les souvenirs. »

La guerre est finie, professeurs (à l’image du Père Graly, infirmier sous les drapeaux, titulaire d’une citation) et anciens élèves ont rempli leur devoir. Leur souvenir reste présent. Si l’évêque dans son dis-cours de distribution des prix souligne la noblesse de leur dévouement, il ajoute que ce dernier « pèse » sur les vivants, on reste marqué profondément par les évènements. La victoire contre l’Allemagne aux yeux du prélat n’est pas seulement militaire mais aussi morale, c’est celle de la générosité du « cœur sublime » du soldat de France contre « l’endurance sèche, passive, abstraite des Allemands », c’est « l’âme chevaleresque, généreuse de la France » pleine de foi en une autre vie et capable de sacrifier celle-ci quand le devoir l’exige, pétrie par la religion chrétienne, qui a permis la victoire.» L’évêque au sortir de la guerre perçoit la France comme une nation catholique par essence, même si de son pro-pre aveu tous ses enfants ne le sont pas, il n’y a plus deux France, une religieuse et une impie, mais une même nation, il écrit : « Voilà donc la France qui se retrouve catholique, bien que de temps en temps elle joue à l’enfant prodigue, toutes les fois qu’il s’agit de la gloire de Dieu et de la splendeur de la Patrie ! »

De fait, l’anticléricalisme exacerbé a vécu, l’heure est à l’apaisement symbolisé par le rétablissement des relations diplomatiques avec le Vatican en mai 1921.

De l’entre-deux-guerres aux années noires

L’entre-deux-guerres est une période prospère pour le collège dont les effectifs varient de 450 à 480 élèves en moyenne, avec comme maximum 500 élèves en 1929 et comme minimum 442 en 1931. Ni l’incertitude concernant l’avenir du collège lors de sa vente aux enchères, ni la suppression du cours préparatoire à l’Ecole Navale, ne semblent avoir exercé une influence sur le recrutement des élèves. Le collège est une institution et fait partie des grands établissements catholiques de la région et même du pays. Cette période de 1919 à 1939 s’inscrit dans la continuité de ce qui précède ; qu’il s’agisse de l’instruction ou de l’éducation religieuse, peu de nouveautés voient le jour.

Passé la résurgence de l’anticléricalisme des années 1924-25, conséquence de la victoire du Cartel des Gauches et du ministre Herriot, si le statu quo prévaut en ce qui concerne la situation de l’enseignement libre, la question scolaire n’est pas réglée.

Quand il est question d’ « Ecole unique » dans le projet de réforme établi par Anatole de Monzie en 1925, les écoles catholiques s’inquiètent. Les réformes entamées, notamment celles sur la gratuité de l’enseignement secondaire, commencées en 1927 et achevées en 1933, sont perçues comme un moyen détourné de nuire à l’enseignement libre. On n’hésite pas à dénoncer « l’école sans Dieu » accusée de tous les maux (Note 7).

Les établissements, les anciens élèves, mais aussi les parents s’engagent pour défendre l’Ecole catholi-que. Il revient d’ailleurs à l’académie d’Aix-Marseille d’avoir pris l’initiative de créer des Associations de parents de l’enseignement libre (APEL) dans les années 1929-1930 . La question scolaire ne trouve pas de solution, aussi pour Antoine Prost, en matière scolaire les français sont divisés et, « deux mondes continuent à s’ignorer ou à s’opposer ». Il faudra attendre 1939 pour que le gouvernement Daladier entame avec le Cardinal Verdier des négociations secrètes sur le statut de l’Eglise et l’Ecole catholique, lesquelles ne pourront se concrétiser avec la guerre et la défaite.

Les vacances de l’été 1939 voient les élèves rentrer dans leur famille, la situation internationale est déjà tendue, le 3 septembre 1939, la guerre est déclarée. On mobilise et la défense du pays s’organise, of-frant aux collégiens des vacances supplémentaires. La rentrée des classes retardée n’a lieu que le 16 octobre. Certains professeurs sont sous les drapeaux aussi : « Il y avait quelques vides dans la maison. Le Père Econome cantonnait sous l’habit militaire quelque part en France. Le Père Bertrand, Préfet de première division, faisait dit-on du contre espionnage à Draguignan, et le Père Durieux, transformé en zouave pour la circonstance, était paraît-il, terré face aux allemands en Lorraine. Après Pâques le Père Dubois fut mobilisé, ce ne furent que regrets et protestations unanimes. En cette rentrée d’octobre 1939, tous étaient confiants.» D’autres professeurs seront à leur tour appelés ; pendant ce temps la vie au collège s’écoule, ordonnée par un règlement immuable, à peine troublée par quelques visites ou nouvelles du front. La drôle de guerre s’achève le 10 mai quand l’armée allemande entre en Belgique. Rapidement, la France est écrasée par la déferlante allemande.

Au collège les élèves des grandes divisions suivent les événements avec attention : « Le 10 juin après souper, tous autour du poste, nous attendons la décision du Président du Conseil. L’indicateur du ra-dio journal de France a quelque chose de lugubre. Puis Reynaud parle. Nous sommes en guerre avec l’Italie. C’est fini. La nuit fut fiévreuse qui précéda ce départ prématuré en vacances. Dans l’après-midi, les couloirs presque vides résonnent des derniers coups de marteaux sur les caisses que l’on cloue. Le collège s’est tu… »

La rentrée d’octobre 1940 a lieu dans un contexte différent, la République a vécu, remplacée par l’Etat français avec à sa tête le maréchal Pétain, lequel entend transformer profondément le pays par une Ré-volution Nationale. La politique de l’Etat français trouve un écho favorable dans les milieux catholi-ques et plus particulièrement dans l’enseignement libre. Dès septembre 1940, les lois de 1901 et 1904 sont abrogées, des aides exceptionnelles sont débloquées pour les écoles catholiques. Mais plus que les avantages matériels, c’est dans un premier temps le programme de la Révolution Nationale qui séduit : la reconnaissance, le statut accordés à l’Eglise par le régime, le caractère paternaliste de l’autorité, l’appel à l’esprit de sacrifice, les mesures prises en faveur de la famille, le rappel de la tradition chré-tienne de la France, le refus de la lutte des classes sont autant de thèmes qui trouvent un écho favorable dans l’opinion catholique. Le journal de la division des grands « Entre-Nous » consacre presque toutes ses colonnes d’avril 1941 à une discussion des élèves sur les principes de la Révolution Nationale.

Le 8 décembre de l’année précédente les élèves ont donné pour la fête du collège, un jeu scénique consacré à la jeunesse. Les thèmes abordés par les tableaux comme la peinture de la jeunesse de l’avant guerre où sont dénoncés la vie facile, le système D, l’individualisme ou la laïcisation, reflètent parfai-tement l’état d’esprit des élèves et de leurs professeurs. La défaite ne trouve pas son origine dans des causes militaires ou politiques, mais morales. Dans des discussions sur la Révolution Nationale, les élèves expliquent l’effondrement de la France comme conséquence de l’individualisme, de l’égoïsme, de la cupidité des français mais surtout de la perte des valeurs spirituelles : « Tout ce mal qui vient lui-même de nos désastres, a lui-même une cause. Cette cause c’est la politique antireligieuse de la France depuis quarante ans. On a ôté Dieu de partout, des tribunaux, des hôpitaux, des écoles. On a voulu se passer de lui, voilà le résultat. » Dans ces conditions la politique de Vichy a pour les catholiques en général et l’école religieuse en particulier, un air de revanche et de restauration, après des décennies d’une politique antireligieuse.

La défaite prend une tout autre dimension : « la France est battue[…] C’est triste, mais c’est heureux car cette défaite nous a ouvert les yeux. Elle nous a fait comprendre qu’il nous fallait un changement total ». Le collège entend participer pleinement à la Révolution Nationale gage d’une France nouvelle, ressuscitée. Le Maréchal jouit d’un grand prestige, hérité de la guerre de 14-18. En décembre 1941, les élèves de quatrième division lui écrivent une lettre, un groupe d’élèves du collège se joint à la cérémo-nie organisée pour sa venue à Toulon.

Si au collège l’attachement au vainqueur de Verdun est de bon ton, cela n’exclut pas quelques discus-sions et divergences politiques au sein du corps professoral. Le Père Bastier affiche ses opinions pétai-nistes à son confrère le Père Boulard gaulliste convaincu. Monsieur Combacot, professeur de seconde, vendéen et gaulliste acharné, mène la vie rude à un collègue pétainiste . Il semble d’ailleurs que, passé les premiers mois et l’enthousiasme soulevé par la Révolution Nationale, les passions et opinions poli-tiques soient laissées de côté. Les problèmes quotidiens, en premier lieu le ravitaillement, mobilisent les énergies.

En 1943, il n’est plus question dans le journal « Entre-Nous » de Révolution Nationale . On parle es-sentiellement de la vie quotidienne, des nouvelles d’anciens élèves, de nombreux articles sont consa-crés à l’histoire de l’établissement ou à des thèmes religieux. En ces temps difficiles, on se place une fois encore sous la protection du cœur immaculé de Marie (invoqué le 28 mars 1943). Les thèmes de la Révolution Nationale, comme le retour à la terre, sont parfois traités, sinon avec hostilité du moins avec un humour narquois dans les caricatures du journal, comme les problèmes liés au ravitaillement.

Si l’année 1940 est marquée par une baisse sensible des effectifs (366 élèves), les années suivantes le sont par une remontée de ces derniers avec 425 collégiens en 1941, 510 en 1942, et 529 en 1943. Au-tant dire que rapidement avec le rationnement alimentaire, il devient difficile de nourrir convenable-ment les élèves. Des parents apportent une aide appréciable, l’entreprise Curetti, fournisseur de charbon au collège se charge de convoyer des denrées avant qu’une dénonciation ne vienne mettre fin au sys-tème.

A la rentrée 1941 la situation devient difficile, l’économe d’alors et le Père Jean de Sentenac enten-dent « Livrer la bataille du ravitaillement et la gagner ». Le potager et la ferme permettent d’apporter un complément non négligeable, les eaux grasses servent à engraisser les cochons de la porcherie. « C’est alors le jeu de l’action : discuter, marchander, troquer. Partis dès quatre heures du matin, quand cesse le couvre-feu, la première obligation est de se rendre à Toulon à l’usine à gaz. Le service est lent, il faut attendre son tour ; il est irrégulier, certains jours la charge des bouteilles est limitée à 150 ou 120 kilos au lieu de 200. L’homme qui distribue est strict sur les consignes. C’est le moment des compromis : un peu de tabac, un peu de fromage ou de matières grasses donnent au préposé, qui a l’œil sur le compteur, des troubles visuels opportuns ou des moments d’inattention qui durent tant que les voisins ne crient pas trop fort. Les deux années scolaires de 41 à 43 sont rudes. Il n’est plus possi-ble de concilier la recherche des denrées alimentaires avec le respect des règlements officiels. Pour nous, pour les jeunes, gendarmes et administration oublient d’ouvrir les yeux. La maison Coulomb livre viande et abats au maximum aménagé des tickets. La maison Acquaronne permet de servir un plat de pâtes par jour. Les distributions par la Croix Rouge de lait et de graines de cacao permettent un supplément appréciable.

Qui aurait cru que les vesces de cacao fassent un excellent dessert ? La camionnette autorise le ramas-sage très illégal de légumes chez les exploitants agricoles d’Ollioules ou d’ailleurs. C’est toujours un risque car le contrôle économique est vigilant et peu amène. A preuve une interpellation sans ménage-ment à la sortie de Six-Fours. Regards sur les légumes transportés, demande de papiers, menace de réquisition de la marchandise et d’une amende sévère. On discute sur les besoins des enfants. Avec lenteur, Joseph Gory (intendant) ouvre son portefeuille et présente la photo de son fils bébé, nu sur un cousin. Le contrôleur sourit. C’est gagné, on passe.» (Note 11)

Après novembre 1942, la zone sud est occupée, les Italiens s’installent au collège dans les études de 3ème et seconde. La cohabitation avec l’établissement se passe bien, chaque fois qu’un prêtre rentre ou sort, les sentinelles présentent les armes, certains Pères en abusent quelque peu. Le soir, un réfugié belge, ancien speaker à la radio fait écouter Radio Londres aux italiens. Après la capitulation de l’Italie, les militaires qui s’étaient pourtant juré de ne pas se rendre aux allemands, déposent les armes. Leurs matériels sont stockés dans la cour, notamment les carburants qui rendraient de grands services au col-lège et attirent l’attention de l’économe : « Ils présentent pour nous un attrait que la pénurie rend irré-sistible[…] Nous remarquons avec Joseph Gory, que les sentinelles abandonnent tout contrôle le temps du repas de midi et de la sieste. En conséquence, vers midi, nous roulons avec soin un fût de 200 litres d’essence et un bidon de 20 litres d’huile jusqu’à la ferme et les camouflons succinctement. Mais quel vacarme vers 18 heures : un feldwebel hargneux s’agite et interroge. Nous attestons évidemment n’avoir rien vu. Altercation vive, menaces de perquisition. La nuit, nous enterrons soigneusement nos prises. Dans la matinée, un capitaine se présente avec le Père Bouvet, Supérieur particulièrement in-quiet. Au fur et à mesure d’une discussion courtoise, nous apprenons que ce sont les Italiens eux-mêmes qui assurent le transport vers les dépôts allemands, qu’ils ont beaucoup de parents et d’amis à La Seyne et que pas un litre n’est jamais parvenu à destination. L’incident est clos, sans un sourire de notre part.» (Note 12)

En ce mois de septembre 1943, les élèves recalés à la session de juin du baccalauréat, repassent leurs examens et on prépare la rentrée. Le 5 octobre le Général Guichard et le maire de la Seyne visitent et donnent leur assurance au Père Supérieur qu’avec quelques aménagements, la rentrée pourra avoir lieu. Pourtant quelques jours plus tard, un arrêté préfectoral interdit la réouverture de l’établissement pour des raisons de sécurité (bombardements). Après avoir en vain cherché un lieu de repli, il faut se résou-dre à ne pas ouvrir, on organise cependant des cours particuliers pour les élèves de la Seyne et des envi-rons, 85 enfants y participent, 25 élèves choisissent de continuer leurs études au collège de Saint-Chamond, établissement mariste du centre de la France. Une partie des Pères se disperse dans d’autres maisons.

Le collège qui a vu passer depuis le début de la guerre des Italiens, des soldats allemands en partance pour la Tunisie, voit maintenant une compagnie de marins pompiers s’installer en novembre 1943. La multiplication des bombardements ayant conduit les autorités civiles à prescrire l’évacuation des en-fants de la ville, le nombre d’élèves diminue, à la fin décembre, ils ne sont plus que 40 à suivre des cours au collège. Le 7 décembre, c’est au tour d’une compagnie des jeunesses hitlériennes d’occuper le collège. En cet automne 1943, les Allemands partis pour l’Afrique du Nord, ont laissé un alsacien de plus de cinquante ans, il reste deux mois au collège, puis muni par la police de faux papiers, rallie Saint-Chamond où il se cache jusqu’à la libération, un jeune italien qui demande asile connaît le même sort.

Si les bombardements avaient épargné La Seyne, dès mars 1944, la ville subit d’importants dégâts ainsi que des pertes humaines. Le Secours National s’installe au collège, des dortoirs sont mis à la disposi-tion des sinistrés, à la chapelle des Congrégations les victimes sont déposées. Le bombardement du 29 avril, long et violent, cause des dégâts : toitures arrachées, cloisons et fenêtres enfoncées. Les Pères vont prêter main forte au clergé paroissial pour apporter réconfort aux blessés et aux mourants.

Au collège sous la direction de la sœur infirmière, aidée de bénévoles, on donne les premiers soins. Une cuisine roulante est installée, plus d’une centaine de personnes sinistrées trouvent un lit dans les dortoirs. Le11 juillet, ce sont les corps des victimes du tunnel de Saint-Jean qui sont transportés dans le bâtiment des classes. Le 6 août, la ville est à nouveau bombardée. Le 15 août, les alliés débarquent en Provence, il faudra attendre le 24 pour que la ville soit libérée. Entre temps, le 21 août, les Allemands ont attaqué le poste de police, voisin du collège qui s’est soulevé. Après un échange de coups de feu, ils l’incendient, un policier est tué à l’intérieur, deux autres sont obligés de se rendre, ils seront fusillés sur-le-champ malgré l’intervention du Père Bouvet.

La Seyne libérée, on pense à la réouverture du collège. Pour ce faire, les marins pompiers puis les For-ces françaises de l’intérieur qui, depuis fin août, se sont installés au collège, quittent les lieux. Les Pè-res partis reviennent au collège, les locaux sont remis en état, le mobilier réinstallé, pour ces travaux le collège reçoit l’aide de 20 prisonniers allemands.

Le 2 novembre, pour la rentrée, 250 élèves se présentent, il est encore difficile de circuler, à la fin du trimestre les effectifs atteignent 350 élèves. Certes, le ravitaillement pose et posera encore de lourds problèmes, pour les résoudre on a passé des contrats avec des paysans de Haute-Loire. Mais le collège reprend rapidement une vie normale, et en 1945, 467 élèves retrouveront leurs bancs scolaires.

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Sommaire 2004