Regards sur l'histoire de La Seyne-sur-mer no. 5

Irma Breil

Sans agir la couleur douterait

Phrase comme un attroupement suspect :
Où est l’école André Malraux ?
A qui demander ce chemin étrange ?

Marcel Migozzi

Nous sommes à l’école Malraux, quartier Berthe à La Seyne sur Mer.

Construit dans les années 1960, le bâtiment principal en béton, de belle allure, s’inscrit dans un environnement urbain dense. Ouvrage moderne à forte inspiration de “ Le Corbusier”. Prenons seulement pour exemple la Cité Radieuse nommée construite à Marseille, boulevard Michelet. Œuvre très contestée, commencée en 1947 et terminée en 1952, elle devient le symbole de la nouvelle civilisation industrielle. Classée Monument Historique depuis 1986.

Le bâtiment de l’école Malraux s’inscrit dans la lignée de cette nouvelle architecture. À l’intérieur, après quelques marches, le couloir, espace de transition avec l’extérieur et ses animations. Lieu de circulation, de passage rapide, comme une rue. La distribution des classes se fait sur un seul côté, celui de la lumière, du soleil. À l’extérieur, les façades ensoleillées organisées en grandes lignes horizon-tales, se laissent traverser par des verticales indiquant les ouvertures que l’on nomme “cellules”. Ces séparations égales rythment l’espace, ces variations harmonieuses accentuent l’unité architecturale. Le toit terrasse, reprise d’une tradition ancienne, favorise et canalise les éléments tels que le soleil et le vent. Espace plat, élément indispensable pour expliquer le vide du dessous - le préau.

Cet ensemble est prolongé par une cheminée, sans doute la chaufferie ou la tour de ventilation. Elle pénètre l’espace comme un poing, une flèche, un phare, un signe, dans tous les cas elle fait le lien entre le ciel et la terre. Rien de surprenant si les artistes, Solange Triger et Serge Plagnol, s’emparent tout naturellement de ce volume totémique pour affirmer leur création et permettre à leur peinture de faire corps avec l’architecture. Cette flèche marque aussi le territoire de l’école Malraux. Faire connaître plus loin, plus haut l’existence même de ce lieu public de vie, d’enseignement, reste la fierté de toute la population scolaire et périscolaire.

SERGE PLAGNOL, peintre, sculpteur.

Il peint pour la première fois sur les murs. En 1996, sa recherche personnelle s’oriente plus particulièrement sur les bois gravés.

Le préau de l’école, lieu privilégié par ses grandes surfaces vierges, devient l’atelier pour nos acteurs en herbe. Nous trouvons ici quelques têtes peintes d’influence africaine.

Les élèves réinventent les formes, mettent en avant leurs racines, leur différence culturelle, celle de leurs proches, leur inconscient. Les couleurs font la fête, le dessin en noir marque la tragédie, la souffrance, les masques nous informent sur la tradition des rites initiatiques. Nous no-tons la présence des ancêtres, du mystère. Les visages pour la plupart sont féminins. Les yeux ne sont pas des fleurs mais des fentes en biais. On retrouve les yeux fermés dans l’oeuvre peinte de Modigliani, contrairement à ceux des portraits de Matisse.


© Modigliani

Un autre portrait peint à la bombe rouge dans l’escalier, confirme le dessin de Modigliani, visage ovale soutenu par un long cou. Yeux en fente, sourcils prolongés par le trait du nez ; l’importance de la coiffure marque le volume. Ces signes nous rapprochent de la statuaire.Ce travail hors échelle accentue le dépassement de l’humain, on peut parler d’oeuvre monumentale, en référence à la Renaissance.

L’oeuvre collective révèle un changement de vie. Peindre c’est comme respirer, rire, vivre autrement en accaparant l’espace enfin mis à leur disposition. L’amour est partout, dans leur coeur et sur les murs.

Les dimensions hors normes, le “sortir du cadre”, demandent obligatoirement le changement de matériel. pas de toile, ni de papier mais le béton. rieur (gros pots) plus de crayons, plus de pinceaux mais des bombes acryliques, des brosses. Tout le corps est sollicité. L’enfant tout entier entre dans l’oeuvre.

Le poète dit :
Il tremble sur son échafaudag
Car il désire du pinceau (...)
Il peint ce qu’il souhaite aux visages.

La couleur se répand plus vite, on travaille par touches. Les contours sont bien sculptés, les touches multicolores écrivent l’histoire. Des traits, des points, des remplissages, parlent de signes contemporains, comme des “graphs”, des signatures, des tags...

Puis aux tagueurs, jaloux peut-être, l’instit
Montre les fresques des enfants. C’est beau
On les dirait fiers d’une fête
Qu’ils auraient pu imaginer sous le préau.

Dans la grande fresque, bien à gauche, à l’intérieur d’une fleur, des chiffres : référence à l’artiste américain Jasper Johns (1959). Admirateur de l’expressionnisme abstrait (courant Matisse) il explore ce mouvement par son approche des méthodes expérimentales, tel l’emploi de l’acrylique. Il explore l’idée du minimal, de l’instable, de l’éphémère, intègre les éléments de la vie quotidienne: ici, les chiffres, représentation du temps, de la vitesse, du mouvement. Nous voilà dans le néodada.
Au bas de la cheminée siège un personnage; seul, Serge Plagnol s’exprime là. Le graphisme important du visage est dessiné avec des contours affirmés de noir fortement marqués, comme gravés dans du bois; les traits sont francs. Dans le dessin, l’influence de Picasso apparaît, proche des études sur les visages du tableau “Les Demoiselles d’Avignon”. Un oeil fermé, référence au masque africain (Congo), l’autre ouvert comme dans les portraits de Matisse : Opposition et complémentarité. Serge Plagnol fait des clins d’oeil entre le passé et le présent.

Sa couleur bleue, je dirai même violette, s’oppose à la touche jaune du bas, couleur complémentaire du violet. Représentation du ciel et du soleil. Nous trouvons bien là la personnalité de l’artiste, à la fois peintre et sculpteur. Ce portrait inscrit au bas de la cheminée sert d’appui, de stèle, aux tournesols de Solange Triger résolument pointés vers le ciel.
Les tournesols de Solange Triger, peints par touches vibrantes, fébriles, utilisent la vivacité des jaunes (comme les blés et le soleil) et des noirs , légers très légers. Ils se tournent vers la lumière pour mieux l’apprivoiser. Son exaltation pour la peinture nous transporte avec ravissement dans un rêve étoilé. Comme Van Gogh, peintre flamand, pionnier de l’expressionnisme, Solange Triger peint ce qu’elle ressent et pas seulement ce que l’on pense. Transmet aux autres sa propre vérité, par sa peinture enthousiaste et expressionniste. “Il faut peindre les aspects riches et magnifiques de la nature. Nous avons besoin de gaité et de bonheur, d’espérance et d’amour” (Van Gogh, lettre à sa soeur, septembre 1888.)

SOLANGE TRIGER, peintre.

L’ARBRE: étude en classe d’un poème de Nazim Hikmet

Vivre comme un arbre, seul et libre,
Vivre en frères comme les arbres d’une forêt,
Ce rêve est le nôtre.
(extrait du poème.”Ce pays est le nôtre” 1948)

Solanger Triger demande aux enfants de créer leur propre arbre, arbre symbolique

Qu’importent les fruits! Chacun y va de son imaginaire. L’instituteur Philippe Migozzi souligne l’importance de la préparation (maquette, photo, étude de peintres, etc...

Arbre poissons : À partir du tableau “poissons rouges et sculpture” de Matisse, notre jeune peintre transforme le bocal à poissons en tronc d’arbre. En arrièreplan, l’eau n’est plus dans le récipient, elle envahit la toile. La sculpture devient alors poisson.
Arbre mappemonde : un triangle blanc en forme de pyramide soutient le monde....de couleur bleue..(“la terre est bleue comme une orange”, Paul Eluard).
Arbre immeuble : représentation de l’habitat du quartier Berthe, foyer que l’on aime (coeur rouge sang) ou que l’on hait (flamme). Description poignante d’une réalité sociale. La violence, le désespoir, le manque de chaleur humaine s’extériorissent ici par le feu. Le béton prend feu. Au pied de cet arbre précisément, on aperçoit le trou d’aération incorporé à la peinture. L’arbre devient cheminée, l’air y circule, mais attise les flammes.
Arbre main de Fatma : Porte-bonheur.L’arbre devient protecteur, il chasse le mauvais oeil.

Arbre palmier-arbre soleil ; palmier sur l’île : exotisme (R. Crusoé)

Arbre oriflamme : symbole du drapeau, de l’étendard, de la bannière, les couleurs de tous les pays claquent dans l’air.

Arbre fleur : très coloré. Volonté de séduire, d’embellir. La nature sourit, l’arbre est épanoui comme un enfant heureux.

Une mosaïque s’impose sous le préau. L’architecture naturelle due à la superposition d’alvéoles préfabriqués, prédispose à la décoration. L’enjeu, avec Solange, c’est de peindre vite, de capter l’instant, l’expression. Ces peintures sont traitées par aplats et non plus à la bombe ; des brosses sont nécessaires à leur exécution.

Dans l’ensemble, un rectangle interpelle : trois personnages en course. Auteur, Solange Triger. Emploi de couleurs, rouge, jaune et noir. Composition d’une force irrésistible annonçant le caractère dramatique et inévitable de la chute. Les trois personnages tracent une diagonale descendante. Le rouge à l’orizontale, par son intensité, décrit le drame à venir. La couleur jaune amplifie l’effet de la terre, qui s’amenuise, s’efface jusqu’à disparaître dans l’abîme. Le noir dessinant les personnages précipite l’inclinaison des corps. Ils sont prêts à trébucher. Y aura-t’il chute ? Comme dans “la parabole des aveugles de Bruegel”, laissons aller notre imaginaire.


© Solange Triger --- © Brueghel

VINCENT MURAOUR, peintre.

Plus loin, sur un autre mur, des peintures plein cadre. Ces peintures d’une abstraction totale, relèvent du courant Néo Plastique (peinture abstraite géométrique) dont Piet Mondrian, peintre hollandais, est le chef de file. “L’abstraction donne naissance à une peinture plus architecturale... La couleur pure apparaît... Abstraction des lignes courbes... Le plan rectangulaire de couleur primaire devient le moyen d’expression universel... Par sa nature universelle, la nouvelle plastique se manifestera comme peinture, sculpture, architecture, musique, et créera dans l’avenir une société plus équilibrée où la matière et l’esprit seront en équivalence.” (Piet Mondrian) Extraits d’écrits parus dans “Cahier d’Art” en 1926. Vincent Muraour et Solange Triger se sont employés dans ce cas à faire progresser par ce discours, la technique et le regard des enfants.

MÉDITERRANÉE MER COMMUNE.

Ce titre choisi dans le projet pédagogique a eu pour objet de valoriser les nombreuses origines et cultures issues du pourtour méditerranéen. De permettre l’enrichissement des enfants par la mise en valeur de leurs différentes expressions.

La Turquie : Avec le poème de Nazim hikmet (Ce pays est le nôtre)

L’Afrique noire : Personnage noir sur fond rouge, art primitif, représentation de la danse, des rites ancestraux, par le costume et le masque.

L’Egypte : Le Sphinx à la tête d’enfant, terre ,sable, soleil. Monstre fabuleux formé d’un corps de lion à l’origine et d’une tête de pharaon. Ici c’est l’incarnation de l’enfant roi, du dieu soleil, symbole de puissance et de protection. C’est aussi le gardien du sanctuaire.

L’Algérie : La main de Fatma

Le Maroc : Deux silhouettes, deux femmes, deux couleurs saturées terre de sienne, bleur sur rouge. Rappel de l’orientalisme et des voyages de Matisse et d’Eugène Delacroix. La palette est riche, éclatante. Fascination des deux peintres pour les décorations des costumes et des tapis.

La Grèce : Les dauphins bleus tenus par un coeur rouge au centre d’un sein, rappel à la mer, la mère (Méditerranée) nourricière et accueillante.

La France : Des petites mains fleurissent un peu partout, langage des hommes préhistoriques présent dans la grotte Cosquer (découvreur), au large de la Ciotat. Réminiscences d’un projet réalisé dans l’école Malraux.

ABOUTISSEMENTS

Édition d’un livre de poésies de Marcel Migozzi, inspiré par les travaux des enfants et l’ambiance ressentie au contact de la cité Berthe, ce livre s’intitulant “ Sans agir, la couleur douterait “. Quelques élèves se sont inscrits à l’Ecole des Beaux-Arts de La Seyne Les enfants respectent les fresques qu’ils ont réalisées. Une classe a écrit un conte et créé un petit livre à partir des peintures murales de l’école. Après la classe, des instituteurs et animateurs ont aussi participé à la création de fresques

Nous remarquons que LE CORBUSIER, MATISSE, MONDRIAN, JASPER JOHNS sont tous à l’initiative de mouvements novateurs.......ce n’est pas par hasard que leurs oeuvres se retrouvent à la base des travaux de l’école.

Il faut souligner l’importance des projets pédagogiques. Depuis la création de l’école, ce lieu à tradition culturelle reste à la pointe des méthodes modernes d’éducation.

LES ACTEURS

  • Solange Triger, peintre
  • Serge Plagnol, peintre, sculpteur
  • Marcel Migozzi, Poète
  • Michel Breil, photographe
  • Philippe Migozzi, professeur des écoles
  • Vincent Muraour, peintre
  • Freddy Guglielmi, directeur
Et surtout
LES ENFANTS DE LA CITÉ BERTHE

Nos remerciements à tous ces passeurs de savoir, de culture, de courage. Nos encouragements pour leur disponibilité, leur implication personnelle et collective; à leur militantisme, leur ouverture afin que ces jeunes élèves gardent dans leur tête et dans leur coeur les couleurs de la vie. Nos remerciements aussi aux mécènes qui ont permis la réalisation de ces oeuvres.

Discussion


Matisse - Poissons rouge et sculpture (1911) --- Arbre poissons par les èlèves de Malraux

Sommaire 2004