Cahiers septembre 2005

Lucas Martinez

Visite archéologique du site des ex chantiers de construction navale : sur les traces de l’histoire

En septembre 2004, à l’occasion des journées du patrimoine, la mairie a demandé à H.P.S. d’organiser une visite guidée du site des chantiers navals. Voici un résumé de ce qui avait été préparé à cette occasion. Ce n’est pas seulement un commentaire de ce qui reste du bâti, mais également une présentation de la "mémoire" des lieux.

Ce site a été celui d’un des plus grands chantiers navals français, celui de la Société Nouvelle des Forges et Chantiers de la Méditerranée. Elle fut fondée en 1856 par un groupe d’actionnaires mené par Armand Béhic. Elle devait son nom à Philip Taylor, ingénieur britannique propriétaire d’un atelier mécanique à Marseille (Menpenti), qui avait acheté et modernisé plusieurs petits chantiers de La Seyne.

La porte principale, le bâtiment de la rotonde

Cette porte est le plus vieux bâtiment des chantiers car elle fut construite en 1862 en même temps qu’un bâtiment long de 227 mètres abritant des ateliers. Elle abrita quelque temps la direction mais les locaux, trop exigus, ne permettaient pas de l’accueillir dans son ensemble et on lui construisit donc un autre bâtiment. Celui-ci ainsi que le précédent bâtiment de 227 mètres furent détruits pendant la guerre et les chantiers reconstruisirent celui que nous avons connu. La direction en adopta l’extrémité que l’on appelait familièrement la Rotonde. (Destruction juillet 2004)

Le pont basculant

Les matières premières pouvaient être acheminées par mer mais elles l’étaient le plus souvent par voie ferrée. Au XIXème siècle, elles étaient déchargées à la gare de La Seyne et amenées au chantier par charretons. En 1913 les chantiers décidèrent d’emménager un embranchement à la gare. Celui-ci est encore utilisé de nos jours par le port marchand de Brégaillon. Il n’était pas question de contourner le port, les FCM ont pris le parti de passer dessus. Pour cela ils commandèrent en 1913 le fameux pont basculant à l’entreprise Daydé. Sa construction fut interrompue en 1914, mais il fut mis en service en 1917. Il ne s’abaissait que lorsqu’un convoi devait passer et mettait pour cela 3 minutes. Il fonctionna jusqu’en 1986 et est classé monument historique depuis 1987. Il a 42 mètres d’envergure et pèse 528 tonnes.

L’atelier Menuiserie

Le grand chapiteau circoscène se situe sur l’ancienne zone menuiserie, qui comprenait le parc aux bois, les ateliers de scierie, charpentage et menuiserie. Ceux-ci étaient autrefois dans l’enceinte des chantiers lorsqu’un incendie les détruisit presque totalement en 1906. La direction décida de les reconstruire sur un terrain isolé (dont il reste la clôture) de façon à les protéger de ce risque.

Actualisation février 2005 : le chapiteau a émigré vers l’esplanade de la petite mer (au bout de la plage des Sablettes) et le terrain vendu pour la construction de 5 unités de logements. Le mur d’enceinte est démoli.

Les effets de la seconde guerre mondiale

La région, occupée par les Allemands à partir de 1942, eut à subir de lourds bombardements alliés qui détruisirent 50% de la ville de Toulon et 65% de celle de La Seyne. Le chantier ne reçut lui que sept bombes. Mais le 17 août 1944, les Allemands le sabotèrent afin qu’il ne puisse être utilisé par les alliés. 197 mines explosèrent, anéantissant les ateliers, rendant les quais inaccessibles aux navires, mettant hors d’usage les cales de lancement. Seul le pont basculant et la porte en sortirent indemnes. Après la libération, tout était à reconstruire. Cela fut une opportunité pour la direction qui décida de l’agrandir et de le moderniser. Entre autres, ils construisirent un nouveau quai d’armement de près de 400 mètres, prés de l’atelier mécanique, créant par la même occasion un vaste terre-plein sur lequel ils aménagèrent le nouveau parc au fer.

L’atelier mécanique

Il fut construit en 1906, après que les FCM aient acquis la licence Parson’s pour construire des turbines à vapeur (c’est d’ailleurs pour cette raison que l’arrêt de bus situé aux abords de cet atelier s’appelle Turbines). Les turbines du premier cuirassé français doté de ce type de machine sortirent de cet atelier. L’atelier se diversifia par la suite pour construire toutes sortes d’éléments mécaniques, dont des moteurs diesel et des chars d’assaut de type AMX 13. Il mesure 127 mètres de long pour 50 de large. Il fut allongé de 17 mètres après la deuxième guerre mondiale. Il était doté de nombreuses machines-outils, dont les plus impressionnantes étaient les tours servant à l’usinage des turbines. L’ensemble était desservi par des ponts roulant, qui existent encore de nos jours. Une fois fabriquées, les machines étaient acheminées sur le quai où un ponton-grue venait les prendre pour les emmener vers les navires en achèvement. Cet atelier abrite aujourd’hui deux entreprises : CPM (Construction Provençale Mécanique) et Trans-métal industrie qui construit des bateaux en aluminium dont les nouveaux trans-rades de la flotte du réseau Mistral.

L’atelier chaudières

Ce bâtiment est plus ancien que l’atelier mécanique. Il fut construit en 1895 sur un terrain acheté à Michel Pacha pour suppléer à l’établissement de Marseille. Celui-ci s’avérait en effet insuffisant pour les besoins du chantier et ne pouvait s’étendre du fait de l’urbanisation marseillaise. Il mesure 135 mètres de long sur 54 de large. De nos jours, il est utilisé par la société C.N.I.M. pour la fabrication d’escaliers mécaniques.

La nef Nord ou nef lourde

Cette nef porte ces deux noms pour sa position géographique et pour ses capacités. Elle était le plus grand bâtiment couvert du chantier avec 135 mètres de long su 60 de large. Le rez-de-chaussée était consacré à l’assemblage l’on trouvait au premier étage la salle à tracer. Ayant une superficie de 3900 m2, elle était lors de la construction de la nef (en 1881) la plus grande salle à tracer au monde. Ces dimensions étaient nécessaires car comme son nom l’indique, on y traçait en grandeur réelle les coupes des tôles suivant des gabarits en bois. La nef n’existe plus aujourd’hui et a été remplacée par un bâtiment abritant l’Institut de Promotion et de Formation aux métiers de la Mer (I.P.F.M.), établissement géré par la chambre des métiers du Var.

Les cales 1 et 2

Les navires étaient assemblés sur des cales de lancement étaient numérotées de l’Est vers l’Ouest. Les chantiers en ont eu jusqu’à 13, puis ce nombre a diminué pour arriver à 2 lors de la fermeture. Cette diminution s’explique par la préfabrication. Ce procédé consiste à construire de grands éléments du navire pour les assembler sur la cale. Cela permet de réduire le délai d’occupation de la cale par un navire en construction.

Il ne reste aujourd’hui que les avant-cales des deux premières qui pouvaient être fermées par des portes. Lorsque le navire était aux 2/3 de sa construction, c'est-à-dire doté du nécessaire pour assurer sa flottabilité, on procédait au lancement. Cet évènement était l’occasion et d’un jour férié local et d’une grande cérémonie à laquelle assistaient de nombreux seynois. L’armateur, des notables locaux, parfois de hautes personnalités (comme à l’occasion du lancement du cuirassé Paris, le président de la République, Armand Fallières) assistaient également au lancement. On procédait ce jour là au baptême du navire. Ces cales pouvaient accueillir des navires atteignant les 200 mètres de longueur mais elles s’avérèrent trop courtes dans les années 70.

La forme des méthaniers

Ces bateaux transportent du gaz naturel à l’état liquide, dont la température de liquéfaction est de l’ordre de – 170°C. Cela rendait la construction de ces navires particulièrement délicate et les chantiers de La Seyne furent un des premiers à relever le défi. Ils reçurent en 1973 la commande de deux méthaniers de 80.000 tonnes de déplacement pour 281 mètres de long. Ils n’avaient donc pas à ce moment là les moyens techniques nécessaires à leur construction. Ils firent aménager un bassin de 210 mètres de long pour 70 de large en lieu et place de la cale n°3 et de la darse d’armement dont le chantier était doté depuis 1856, tandis qu’ils commençaient la construction du premier méthanier. Cette forme était toujours trop petite par rapport aux navires ; ils furent construits en deux morceaux indépendants. Ils étaient ensuite assemblés à flot, grâce à un nouveau quai de 320 mètres de long que l’on appelle le môle des méthaniers. L’ensemble de ces travaux coûta à l’époque la bagatelle de 136,5 millions de francs. Ils amortirent cet investissement par la construction d’autres méthaniers et cela devint leur spécialité.

Cette visite a montré de façon synthétique comment, ici, et durant près de 150 ans la construction navale a été le poumon de la ville et constitue à présent une part essentielle du patrimoine MEMOIRE de La Seyne/mer. Il est constitué par leur outil de travail mais aussi par les navires qui furent lancés à La Seyne et dont certains existent encore aujourd’hui. Le plus ancien est le cuirassé Schorpioen, construit en 1868, aujourd’hui musée à flot à Den Helder (Pays Bas). Le plus récent est le pétrolier ravitailleur Somme, dernier bâtiment construit à La Seyne et actuellement en service dans la marine nationale.

Pour en garder la mémoire, nous avons proposé à la municipalité la création d’un chemin de la construction navale dans le parc paysager sur le parcours du chemin de fer. Du Pont au magasin aux fers, ce chemin retracerait par des panneaux, bornes ou balises, l’histoire de cette industrie dans notre ville.

Sommaire 2005