Cahiers septembre 2005

Andrée Bensoussan

Une exposition sur Abd el-Kader héros des deux rives a eu lieu à Toulon à la Médiathèque du Pont du las du 3 décembre 2004 au 29 janvier 2005.Elle a été réalisée grâce à un partenariat entre la mairie de Toulon et la Ligue des Droits de l’Homme. Elle a reçu 2000 visiteurs en 30 jours ouvrables, malgré la discrétion médiatique qui l’a entourée. Les animations : conférences, tables rondes, lectures ont rassemblé un public nombreux et passionné. Elles ont permis d’aborder tous les aspects historiques, culturels liés à l’exposition , mais que celle-ci ne pouvait qu’évoquer : L’Algérie avant, puis pendant la colonisation et la résistance incarnée par Abd el-kader, ainsi que l’humanisme lié à sa croyance soufie.

J’ai eu à assurer toute la mise en œuvre de ce projet avec François Nadiras pour la section toulonnaise de la LDH. L’idée d’une exposition liée à l’aventure d’Abd el-Kader est née au cours d’un travail de la section pour tenter de décloisonner les mémoires, dans notre région où le passé colonial et tout particulièrement la guerre d’Algérie pèse encore sur les esprits. Le choix du sujet s’explique par la possibilité de faire partager un moment d’une histoire commune par les populations issues des deux rives de la Méditerranée. En effet, c’est de Toulon qu’est partie la conquête le 24 mai 1830 et c’est à Toulon qu’Abd el-kader, le principal opposant à cette conquête a séjourné en captivité durant 4 mois au fort Lamalgue. La première partie de l’exposition retrace les débuts de la conquête et l’importance des moyens mis en œuvre pour l’expédition d’Alger, les principaux épisodes de la résistance, incarnée par la figure et l’action d’Abd el-kader, puis la reddition d’Abd el-kader en 1847.

La deuxième partie permet une approche du personnage au quotidien à travers une période charnière de sa vie puisqu’il connaît une double épreuve, celle de sa captivité à Toulon et celle du non respect de la parole donnée par la France : lors de sa reddition au duc d’Aumale, le fils du roi Louis-Philippe lui avait promis de l’envoyer en exil à Alexandrie. Ces quatre mois souvent passés sous silence sont décisifs car c’est au cours de cette épreuve que le combattant renonce à tout recours à la lutte armée et redevient l’homme d’études, de méditation religieuse qu’il était dans sa jeunesse avant l’expédition d’Alger. A Toulon espoir et désespoir alternent, mais il ne se soumet pas aux propositions de captivité dorée qui lui sont faites et gagne le respect et le soutien de tous ceux qui l’approchent. La troisième et dernière partie fait entrevoir comment la France et l’Algérie ont fait de ce personnage hors du commun, un héros des deux rives.

En France, le mythe se construit à partir de la captivité à Toulon où Abd el-kader apparaît comme un héros romantique, guerrier valeureux puis noble vaincu, véritable vedette de l’époque.

Pour l’Algérie, il est le héros fondateur de la nation algérienne.

Ainsi si les objectifs et le plan de l’exposition sur le séjour de l’Emir à Toulon et sur le territoire Seynois s étaient clairement définis les possibilités de réaliser une exposition originale l’étaient beaucoup moins. J’ai eu à en assurer comme on dit le commissariat scientifique : belle aventure, en vérité, où j’ai apprécié l’aide qu’HPS m’a fourni à tous les stades : dépouillement, méthodologie, relecture.

Dès décembre 2003 nous avons photographié les abondantes archives d’Outre-mer d’Aix en Provence, avec toute la correspondance entre le gouvernement général de l’Algérie, le ministère de la guerre et les officiers responsables de la surveillance qui nous faisait suivre au jour le jour les quatre mois de détention d’Abd el-kader au Fort Lamalgue (janvier 1847-avril 1848) .Mais peut-on faire une exposition qu’avec des lettres et des inventaires, même si certaines et certains ont été dicté(e)s par l’émir lui-même !

Heureusement le Service historique de la Marine, les Amis du vieux Toulon avaient des éléments visuels que je pouvais utiliser. Le musée Balaguier m’a permis d’exposer une belle maquette : le « Sphinx » dont j’ai découvert qu’elle avait joué un rôle de premier plan dans l’observation du déroulement des combats en rade d’Alger !

Au printemps 2004, la recherche documentaire a fait un bond décisif quand a été découvert et exploré le fonds Philibert : j’y ai trouvé toute une richesse iconographique d’une grande valeur historique et esthétique : des livres anciens, des lithographies, des images d’Epinal, des dessins de peintres toulonnais connus (Letuaire, Cordouan). Il n’y avait que l’embarras du choix. Comment un fonds d’une telle richesse n’a-t-il pas été véritablement inventorié ? N’a-t-il pas trouvé sa place dans une structure largement ouverte au public ?

C’est avec émotion que j’ai vu surgir des cartons anonymes, tout un monde disparu : celui de l’Algérie des débuts de la conquête avec la violence des combats, mais aussi avec ses villes, ses confréries et toute une culture sans laquelle on ne peut comprendre le personnage d’Abd el-kader.

Tous ces documents oubliés sont venus illustrer, enrichir le récit historique, forcément bref de l’exposition. Un récit qui a tenté de la façon la plus fidèle possible de faire découvrir un Abd el-kader replacé dans son temps et à travers lui l’autre rive.

Les historiens et non des moindres comme Bruno Etienne et François Pouillon qui ont co-écrit l’excellent « Abd el-Kader, le Magnanime » aux éditions Découverte Gallimard ont dit avoir découvert, en visitant l’exposition, des documents locaux dont ils ignoraient l’existence.

Ma meilleure récompense reste d’avoir lu dans le livre d’or de l’exposition et entendu au cours des animations, les « merci à Abd el-kader » «merci d’avoir rendu sa dignité à la culture maghrébine »

Cette reconnaissance autour d’un personnage qui incarne l’esprit de tolérance et de réconciliation n’est-elle pas aujourd’hui une bonne façon de faire reculer la guerre des mémoires tout en avançant vers une histoire commune et pacifiée entre les deux rives de la Méditerranée ?

Notes :
  1. Mon seul regret c’est que cette exposition ne va pouvoir continuer à vivre que sous sa forme didactique : les panneaux vont être reprographiés et circuler dans la région en particulier dans les écoles qui en feront la demande
  2. un courant mystique qui prône un islam charitable et tolérant.
  3. Abd el-kader et sa suite ont séjourné au lazaret sur la presqu’île de Saint Mandrier pendant 10 jours de mise en quarantaine après son arrivée en rade de Toulon le 29 décembre 1847 conformément aux pratiques en vigueur au XVIIIéme pour tous les navires venant d’orient
  4. On peut consulter le site de la ldh toulon :http://www.ldh_toulon.net/imprimer-brevve.php3,id_breve=135
  5. Merci à Corine, Françoise, Julien, Maryse et Yolande.
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