Le 5 juin 2004, HPS a organisé une visite de Hyères et de ses alentours. Nous avons commencé dans la matinée par la visite des anciens Salins des Pesquiers, sur la presqu’île de Giens. L’entrée se trouve dans la petite ville de La Capte, à l’endroit où fonctionnaient les pompes électriques qui captaient l’eau de mer pour alimenter les bassins.
Cependant, le nom de La Capte ne vient pas de cette idée de capter l’eau, comme nous l’explique notre guide, Mme Yasmina BENALI, mais d’un ancien droit seigneurial, l’acapte, droit de pêcher dans les étangs ou bassins de salins. En effet, les salins dans la région de Hyères sont très anciens : on y exploite le sel depuis l’antiquité, depuis les Phocéens du site d’Olbia, dans la zone des Vieux Salins par exemple. Le sel était considéré comme une grande richesse : c’est de lui que vient notre mot « salaire » ; au Moyen-Age, grâce à la gabelle, il enrichit la ville. Le sel était irremplaçable jadis pour conserver les aliments (poissons, viandes, et même légumes, comme le chou) et on l’exportait vers d’autres régions.
Notre guide nous explique longuement, avec beaucoup de détails, en quoi consistait le travail de la « fabrication » et de la « récolte » du sel. Grâce à l’évaporation due au soleil et au mistral, le sel se concentre dans l’eau des bassins, jusqu’au moment où il se cristallise.
Le saunier, vers fin mars ou début avril, décide de faire entrer l’eau dans les « partènements préparatoires », bassins rectangulaires qui occupent la majeure partie des 550 hectares du site. Au cours des trois mois qui suivent, il la fait passer de bassin en bassin, par un système de tuyaux métalliques qui les relient. L’eau effectue ainsi un circuit de presque 50 km, sa teneur en sel augmentant peu à peu. Enfin, lorsqu’elle approche du seuil de 275 g de sel par litre , le saunier l’envoie vers les « cristallisoirs », les bassins extrêmement plats et aux berges planchéiées où le sel va cristalliser. C’est l’époque où le saunier reste sur le qui-vive jour et nuit, car une grosse pluie peut gâter toute la récolte (s’il pleut, le saunier court ouvrir des vannes pour recouvrir le sel d’eau elle-même très salée, qui servira de « rempart » contre l’eau douce de la pluie, pour éviter que le sel en cours de cristallisation ne soit à nouveau dissous).
Pour la récolte, ensuite, une main d’œuvre nombreuse était nécessaire. Les hommes pelletaient et transportaient le sel (sur des brouettes à l’origine, puis sur des wagonnets), les femmes le nettoyaient, l’ensachaient et cousaient les sacs, les enfants couraient porter à boire aux ouvriers… Plus tard tout s’est mécanisé, mais au départ c’était un travail très dur, dans des conditions très pénibles, sans protection contre la morsure du sel (qui pouvait causer une douloureuse maladie) et la réverbération; il fallait faire vite avant les pluies d’automne… Dans l’ancien temps, déclare notre guide, seuls les immigrés piémontais parvenaient à faire un travail aussi dur (ou acceptaient de le faire ?) Elle nous montre les diverses installations qui subsistent.
Car aujourd’hui, on ne récolte plus le sel aux Salins des Pesquiers : ils sont fermés depuis 1995. Le sel est toujours recherché par les industries alimentaires, et plus encore par la chimie : on se sert par exemple de sel, chlorure de sodium, pour obtenir le chlore de notre eau de Javel. Mais les réserves européennes et mondiales sont immenses, aucune pénurie n’est à craindre. Une petite exploitation comme les Pesquiers n’est plus rentable.
Nous visitons donc un site désert : tous les bâtiments sont fermés, seul un autre petit groupe de touristes se distingue dans le lointain. Ce qui frappe, c’est le calme absolu : à quelques centaines de mètres, sur la route de la digue, les voitures ne sont plus que des jouets qui glissent silencieusement. Aucun cri d’oiseau non plus : ils ne viennent pas dans cette partie du site. Le sol est poussiéreux, blanc de sel, couvert d’une maigre végétation : salicornes et saladelles, et autres plantes qui supportent une terre gorgée de sel. Dans les bassins, l’eau stagne ; certains sont gagnés par un début d’eutrophisation, la prolifération d’une algue qui, en consommant l’oxygène de l’eau, asphyxie les poissons. Notre guide nous rassure, le problème sera résolu rapidement : car ces poissons, et le reste de la faune aquatique, sont nécessaires pour nourrir les oiseaux. Et si quatre anciens sauniers continuent à faire fonctionner les pompes et circuler l’eau de bassin en bassin, c’est pour maintenir en vie l’écosystème très particulier que représentent ces salins, actuellement propriété de TPM et gérés par le Conservatoire du Littoral, qui a réussi à les soustraire à la convoitise des promoteurs immobiliers.
Ainsi, les Salins des Pesquiers sont en passe de devenir un sanctuaire pour les oiseaux. Le Conservatoire du Littoral a entrepris de gros travaux pour faire disparaître peu à peu le système de tuyaux sous les bassins et les levées de terre qui les séparent. A terme, il n’y aura plus ici qu’une vaste lagune où l’eau entrera naturellement, car le site est légèrement en-dessous du niveau de la mer. Mais cela doit se faire de façon très progressive pour sauver la faune ; il faut aussi stabiliser la dune très fragile qu’est le tombolo ouest, et nettoyer le site de tous les détritus, comme les vieux pneus, qui y ont été abandonnés lors de la fermeture des Salins.
De ceux-ci, il restera un musée, prévu pour 2007, montrant en quoi consistait ce travail du sel, et rappelant la symbolique très importante que possède le sel dans les diverses civilisations. Nous reviendrons le voir, c’est promis !