S’il nous faut citer le nom de voyageuses célèbres, nous pouvons penser à Alexandra David-Neel, Flora Tristan, Isabelle Eberhardt ou Ella Maillart, mais nous n’évoquons pas celui d’une voyageuse seulement connue des spécialistes, Rose de Saulces de Freycinet.
Pourtant, Rose de Freycinet a effectué un voyage maritime qui a duré trois ans et deux mois, entre 1817 et 1820, pour lequel elle va laisser des écrits qui n’ont pas disparu comme souvent sont effacées les traces écrites laissées par une femme ainsi que le note Michelle Perrot dans son livre sur Les femmes ou les silences de l’histoire.
Le journal de Rose est publié pour la première fois à Paris en 1927, grâce à un petit-neveu, sous le titre de « Campagne de l’Uranie, 1817-1820 : journal de madame Rose de Saulces de Freycinet ». Rose y a consigné, pour sa cousine et sa mère, les événements sur le ton de la confidence, de la spontanéité, n’imaginant pas alors que son expérience vécue puisse avoir un quelconque intérêt en dehors d’un étroit cercle familial.
Nous sommes sous la Restauration, à une époque où les voyages d’exploration vers l’Océanie, vont reprendre. Le ministre de la marine reçoit le projet d’un voyage de circumnavigation consistant essentiellement à déterminer la forme exacte du globe terrestre. Ce projet scientifique, signé par un capitaine de frégate, Louis Saulces de Freycinet, qui n’est autre que le mari de Rose, est accepté.
Rose, jeune mariée sans enfant, va persuader Louis de l’emmener malgré les règlements maritimes qui s’opposent formellement à l’embarquement des femmes sur un navire d’Etat. Son départ sera signalé aux autorités et fera couler beaucoup d’encre, mais Louis XVIII se montrera indulgent au point de permettre à Rose d’accomplir la totalité du périple.
La corvette l’Uranie quitte Toulon le 17 septembre 1817. En septembre 1818, elle rejoint le Pacifique où elle va naviguer pendant un an. Le voyage de retour débute par la découverte d’une île, nommée île Rose. Puis, l’Uranie fait naufrage aux îles Malouines d’où l’expédition repart sur un bâtiment américain acheté par Freycinet et renommé la Physicienne. Le voyage se termine au Havre le 13 novembre 1820.
Rose s’est engagée dans un voyage dont elle a mesuré les risques essentiels, auprès de l’homme en qui elle a toute confiance. Elle va se décrire comme sage, obéissante et respectueuse. A bord, consciente d’être la seule femme, elle veille à ne pas se mêler aux hommes et fréquente seulement les officiers et l’aumônier en dehors de leurs services. Elle emploie son temps à lire, étudier, jouer de la guitare et broder.
Son corps la fait souffrir : elle se plaint de maux de tête, de boutons, de démangeaisons et subit de nombreuses saignées. Le naufrage va la rendre méconnaissable tellement elle maigrit. Elle écrit : « je suis vraiment gelée, les pieds restent douloureux…enfin j’ai toujours faim et cela ne réchauffe pas. »
La pudeur pèse toutefois sur ce journal car Rose ne peut pas se confier totalement à sa cousine ou à sa mère pour ne pas les effrayer, mais un participant au voyage, dans ses mémoires, écrira d’elle qu’elle pleurait beaucoup.
Elle va s’acharner après le naufrage à vouloir rester présentable, tant est forte, pour cette femme qui a appris comment se tenir, s’habiller selon son rang pour donner la meilleure impression possible en société et faire honneur à son mari, la culture des apparences.
Rose, qui lit beaucoup, ne parle jamais d’envie de « voir du pays » et n’éprouve pas non plus d’intérêt pour les travaux scientifiques de son mari.
Rose est remarquable dans la description des vêtements et laisse peser un œil inquisiteur sur la tenue des femmes rencontrées. Le vêtement des hommes européens ou des naturels est lui aussi étudié avec précision.
Elle décrit aussi abondamment la nourriture tant elle a compris la place importante que cette dernière occupe dans la vie de ceux qui partent en mer.
Les dîners, les réceptions, les bals, les fêtes dans les églises, les courses de chevaux l’intéressent comme toutes les activités mondaines qui permettent aux femmes au foyer des classes aisées, avec lesquelles elle se retrouve toujours, de se regrouper, de se distraire, malgré les distances ou la chaleur, et, pour Rose, après l’ennui à bord.
Elle s’interroge sur les mulâtresses et, comme de nombreuses blanches, elle ressent ces femmes qui, à son goût, « étalent un luxe dont on ne peut se figurer la richesse » comme de possibles rivales.
Aux Mariannes, elle notera à propos des naturels : « ils se cachaient tous soigneusement, faisant néanmoins tous leurs efforts pour nous apercevoir ; nous devons, en effet, leur paraître aussi étranges qu’ils nous semblent l’être : c’est une réflexion que j’ai souvent l’occasion de faire. »
Rose va tirer une certaine gloire de sa participation à ce voyage, car elle sera très recherchée dans les salons à son retour. Pour être sorti physiquement du rôle assigné ordinairement aux femmes, pour s’être échappée des contraintes de son groupe, pour avoir affronté les dangers réels d’un voyage maritime, elle provoque la curiosité, la surprise, le mémorable.
Elle mourra du choléra le 7 mai 1832 à Paris.
Aujourd’hui, le journal de Rose reste d’une lecture agréable, riche d’un enseignement ethnologique et sociologique et fonctionnant aussi comme un recueil de mémoire profondément sexué.
L’irruption de cette présence et de cette parole féminines en un lieu interdit aux femmes peut expliquer à lui seul tout l’intérêt que l’on peut lui porter.